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28 avril 2015

La catastrophe qui arrive au Mexique, fruit du nécro-pouvoir

par Carlos Fazio *

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

« Au Mexique, néo-colonie des États-Unis d’Amérique, le nécro-pouvoir transnational - un pouvoir diffus et pas exclusivement étatique − insère « l’économie de la mort » dans ses relations de production et de pouvoir ». Ceci est la synthèse du triste exemple qu’offre le Mexique à l’Europe afin qu’elle puisse se défendre du piège de « Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI) » ou en anglais le « Transatlantic Trade and Investment Partnership (TTIP) ».
El Correo

En matière de sécurité nationale, le contrôle territorial du pays est à la charge des forces armées. L’Armée de terre et la Marine se partagent la surveillance des zones stratégiques du pays, y compris des zones de production et de distribution des ressources économiques vitales (hydrocarbures, électricité, etcetera). De plus, avec la militarisation des diverses polices (municipale, des états, et fédérale), des généraux et des colonels de l’Armée et un amiral de la Marine de guerre sont à la tête des secrétariats de Sécurité publique et (ou) des appareils de renseignement dans plus de la moitié des États mexicains [le Mexique est une République fédérale formée de 32 Entités fédérales et indépendantes avec une population de 122,3 millions d’habitants en 2013]

À partir du mandat présidentiel de six ans de Felipe Calderón, les forces armées ont appliqué un plan d’extermination, caché sous le déguisement de « guerre » contre la criminalité. En 2008, le document « Le Secrétariat de la Défense nationale dans le combat du trafic de stupéfiants » alertait sur le risque d’in-viabilité du pays devant « une prévisible symbiose » entre les cartels criminels et les « groupes armés sans affectation au gouvernement », objectifs à « anéantir » par une croisade nationale du type contre-insurrectionnelle.

Depuis ce temps-là, les dirigeants militaires ont approfondi leurs travaux « d’administration et travail de mort » (Achille Mbembe). La nécro-politique de Calderon -la souveraineté comme le pouvoir de donner la vie ou la mort− a mis sous la lumière publique des personnages pittoresques et en même temps sinistres, comme le lieutenant colonel Julián Leyzaola, le « pacificateur » de Tijuana et de Ciudad Juarez−, Gómez Leyva l’a appelé : le Patton mexicain, −et le général Carlos Bibiano Villa Castillo, qui à Torreon, Coahuila, étranglait les faucons [guetteuses] du narco-trafique et a tué à chaud chaposet zetas et les a transformés en gusanitos [asticots] ; les deux militaires à la retraite seraient les protagonistes parfaits d’un remake du film « El Infierno », de Luis Estrada. Ou comme le lieutenant colonel José Juárez Ramírez, chef du « peloton de la mort » à Ojinaga, et le général Jorge El Marro Juárez Loera, qui dans le cadre de l’Opération Conjointe Chihuahua, avec le général Felipe de Jésus Espitia, ont accru d’une manière exponentielle la pratique de la torture, des exécutions sommaires et la disparition forcée de personnes.

De plus, à l’ombre des militaires, avec leur consentement et encadrés comme structures parallèles aux forces régulières de l’État, ont resurgi des escadrons paramilitaires et des commandos d’extermination sociale, tel que le groupe brutal de nettoyage du maire Mauricio Fernández Garza, à San Pedro Garza, dans la zone métropolitaine de Monterrey, La famille issue du Michoacán, Les matazetas [les tuezetas] et autres inventions, copies de la Brigade Blanche et des faucons des années soixante-dix et de la douzaine de groupements qui après le soulèvement paysan-indigène, ont exterminé les bases zapatistes sous la protection du Plan Chiapas 94 du Secrétariat de la Défense nationale, parmi eux le « Paz y Justicia », « Los Chinchulines » et le « Máscara Roja », qui ont eu pour summum de leur activité criminelle le massacre d’Acteal.

Ce fut ces pratiques de travail de mort, où se confondent les actions des forces régulières avec celles des machines de guerre privées (milices urbaines, compagnies de sécurité, mercenaires et tueurs à gage des groupes de l’économie criminelle), qui ont abreuvé les assassins de l’Armée qui ont exécuté 15 civils désarmés à Tlatlaya ; les agents municipaux de Iguala et de Cocula qui sous la protection de 27 bataillons d’infanterie ont arrêté et fait disparaître 43 étudiants d’Ayotzinapa, et les policiers fédéraux qui au cri de : « Tuez-les comme des chiens ! » ont exécuté 16 personnes à Apatzingán le 6 janvier dernier.

Au milieu de tant de mort, d’horreur et de chaos, il reste partiellement invisible que ces machines de mort, étatiques et privées, sont au service d’un nouvel « arrangement spatial » et de ce que David Harvey a nommé l’« accumulation par dépossession » ou dépouillement, ce qui avec la financiarisation et le retour au secteur primaire de l’économie, implique une marchandisation et une privatisation de territoires, y compris la terre et d’autres ressources géostratégiques de zones jusqu’à présent fermées au marché, ainsi que l’expulsion de la paysannerie de ses terres communes et ejidales au bénéfice de grandes entreprises multinationales, et leur utilisation comme une marchandise de plus, susceptible d’être rejetée (tuable, dirait Giorgio Agamben) ou comme une force de travail excédante, dans quelques cas sous des régimes de semi esclavage, comme à San Quintin, Basse-Californie, et des dizaines de champs sous propriété privée dans les zones de Sinaloa, Sonore et Nayarit.

Les zones qui contiennent des ressources spécifiques (or, argent, fer, hydrocarbure, eau) rendent possible la formation d’enclaves économiques et modifient la relation entre les personnes et leur environnement. La concentration d’activités extractives (industrie minière, hydrocarbure) transforme ces enclaves dans des espaces privilégiés de déprédation, de guerre et de mort, taches auxquelles s’ajouteront désormais comme forces de choc, la Gendarmerie Nationale et un corps spécialisé de la police militaire basé à Escobedo, Nueva Léon.

Cela explique l’achat d’équipement militaire pour plus de 1,150 milliard de dollars en 2014 -année durant laquelle sont allés s’entraîner au sein du Commando nord du Pentagone 3 000 officiers mexicains, à qui s’ajouteront plus 4 000 en 2015 −, ainsi que l’approbation accélérée pour que des agents des États-Unis d’Amérique portent des armes sur le territoire national mexicain.

Au Mexique, néo-colonie des États-Unis, le nécro-pouvoir transnational - un pouvoir diffus pas exclusivement étatique- insère « l’économie de la mort » dans ses relations de production et de pouvoir : comme Calderon, Enrique Peña Nieto exerce de facto une autorité élitiste à travers l’usage de la violence et s’arroge le droit de décider de la vie des gouvernés. La catastrophe qui vient, a quelque chose à voir avec une autre phase d’accumulation capitaliste par spoliation ; les forces militaires sont l’instrument de ce que Schumpeter [1] a appelé la « destruction créatrice ». Ainsi, Tlatlaya, Iguala et Apatzingán ne sont pas faits isolés ; ils font partie d’un nouveau processus aux conséquences humanitaires catastrophiques si on ne l’arrête pas maintenant.

Carlos Fazio pour La Jornada

* Carlos Fazio Journaliste et analyste international uruguayen résidant au Mexique, collaborateur du quotidien mexicain La Jornada, et et l’hebdomadaire uruguayen Brecha.

La Jornada. Mexique, 30 avril 2015.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo. Paris, le 28 avril 2015.

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Notes

[1Joseph Aloïs Schumpeter (Triesch, Moravie, 8 février 1883 – Salisbury, Connecticut, 8 janvier 1950

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