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18 décembre 2002

Une famille separée par le « Plan Condor » se retrouve.

Retrouvailles à Buenos Aires

 

Simon avait trois semaines lorsque des tortionnaires argentins ont arrêté sa mère, Sara, et l’ont donné à adopter. Vingt-cinq ans plus tard, la mère et le fils se découvrent.

Mercredi 13 mars 2002. Dans un bar de Buenos Aires, Simon attend Sara, un bouquet de fleurs à la main. Ils ne se sont pas revus depuis un quart de siècle. La dernière image que Sara Mendez garde de son fils est celle d’un bébé « aux cheveux roux, la peau très blanche et les yeux clairs, couché dans un moïse ».

Cette petite femme brune de 58 ans se rappelle encore de la chaleur du nouveau-né contre sa poitrine. Et pourtant, ce jeune homme de 25 ans qui soudain lui sourit est un inconnu.

Simon avait 22 jours, lorsque la mère et l’enfant ont été brutalement séparés par des hommes en armes, le 13 juillet 1976. En Argentine, depuis quatre mois, les militaires avaient pris le pouvoir, instaurant un régime de terreur. Militante de gauche uruguayenne, réfugiée à Buenos Aires pour fuir la dictature installée dans son propre pays depuis 1973, Sara, comme des dizaines de ses compatriotes, allait devenir une des milliers de victimes de la « Sale guerre » des années 1970 dans le cône sud de l’Amérique latine. De son côté, Simon, comme des centaines de bébés de disparus, volés par les militaires, a été adopté par un commissaire de police argentin.

Deux vies parallèles de chaque côté du Rio de la Plata, qui sépare l’Argentine de l’Uruguay. Avec une fin heureuse grâce à la longue et douloureuse quête de Sara et à une extraordinaire campagne internationale qui ont réussi à briser le mur du silence et de l’impunité en Uruguay.

La voix de Sara se brise souvent. Même si une immense tendresse et une étonnante vitalité l’emportent sur les douleurs psychologiques et physiques. Conséquence des tortures, elle a toujours du mal à bouger son bras droit. C’est avec pudeur qu’elle évoque les fantômes du passé, les phobies, les cauchemars qui l’assaillent même en plein jour.

Elle se rappelle du froid exceptionnel de l’hiver 1976. En juin, Simon était né. La maternité, les heures passées avec son bébé, lui donnaient une sensation de bonheur et même d’invulnérabilité, lui faisant oublier
l’ampleur de la répression qui sévissait dans les rues de Buenos Aires. A la mi-mai, un commando militaire venu d’Uruguay avait enlevé et assassiné des réfugiés uruguayens comme elle : Zelmar Michelini, sénateur, et Hector Gutierrez Ruiz, président de la Chambre des députés, ainsi que deux jeunes compatriotes.

Il est près de minuit, ce 13 juillet 1976, quand une quinzaine d’hommes en civil forcent la porte de la maison de la rue Juana Azurduy, dans le quartier résidentiel de Belgrano. En compagnie d’une amie, Sara est occupée à coudre. Dans la chambre, Simon dort dans un panier en osier. Pendant les premières tortures pour lui soutirer des informations sur d’autres réfugiés uruguayens, dont son compagnon, Mauricio Gatti, qui était sorti cette nuit-là, la seule préoccupation de Sara est son fils. Qu’allaient-ils faire de Simon ? « Ne t’inquiète pas », lui dit un des tortionnaires. « Il ne va rien lui arriver. Cette guerre n’est pas contre les enfants. » Quand on lui arrache son bébé des bras, Sara décide « immédiatement, inconsciemment, d’effacer Simon de ses pensées ». Elle ne le mentionnera plus jamais à ses tortionnaires, de peur qu’ils n’utilisent son enfant pour la faire parler pendant les séances de tortures.

Dans cette nuit du 13 au 14 juillet, le commando a fait une vraie rafle.
Une trentaine d’Uruguayens sont conduits dans le centre de détention clandestin de Automotores Orletti, un ancien garage désaffecté dans le quartier populaire de Flores, qui fonctionnait comme le quartier général des militaires uruguayens en Argentine. Au sous-sol, des dizaines de prisonniers à demi nus dans le froid, les bras attachés derrière le dos, les yeux bandés en permanence. Au premier étage, la salle de tortures. Des jours et des nuits d’une cruauté démentielle et aberrante. Avec la radio à plein volume pour couvrir les cris de douleur, les tortionnaires chantent et boivent pendant qu’ils torturent. Au bout de dix jours, l’incroyable se produit. Convaincus qu’ils allaient tous être tués, 25 prisonniers uruguayens sont ramenés mystérieusement et clandestinement à Montevideo. Ce n’est que beaucoup plus tard que Sara comprendra le rocambolesque miracle qui lui a sauvé la vie.

A Washington, en juillet 1976, le gouvernement de Jimmy Carter envisage de réduire l’aide militaire des Etats-Unis aux dictatures latinoaméricaines, accusées de violer les droits de l’homme. En Uruguay, pour démontrer que cette aide est indispensable pour en finir avec le « communisme international », les militaires, soutenus par des fonctionnaires de l’ambassade des Etats-Unis, veulent prouver que la guérilla est toujours active. D’où l’idée de rapatrier des militants de gauche, détenus à Buenos Aires, pour les faire apparaître à Montevideo comme de dangereux subversifs. Faisant d’une pierre deux coups, les militaires uruguayens blanchissent leurs activités répressives en Argentine et institutionnalisent la détention de prisonniers politiques. Sara est conduite dans un centre de détention clandestin, en plein quartier résidentiel de Punto Gorda. Pour la première fois, les prisonniers peuvent se doucher. On leur donne à manger. Un médecin panse leurs blessures et prescrit des vitamines à Sara qui avait accouché il y a moins d’un mois.

Après un dernier transfert dans un nouveau lieu de détention clandestine, les « disparus » de Buenos Aires réapparaissent au grand jour en Uruguay et sont conduits en prison. Jugée par un tribunal militaire, Sara est condamnée à quatre ans et demi de prison pour activités subversives.

Libérée en 1981, Sara n’a qu’une idée en tête, retrouver Simon, que sa famille n’a jamais pu localiser. La seule piste est le souvenir du bébé
dans son panier en osier. Quand Sara dénonce l’enlèvement de Simon devant la justice uruguayenne, elle communique également le nom de plusieurs de ses tortionnaires qu’elle a pu identifier. Ceux qui l’ont torturé sont les mêmes que ceux qui ont enlevé Simon. Et pourtant pendant quinze ans, le gouvernement et les militaires la laissent délibérément suivre une fausse piste, prolongeant cyniquement son calvaire. Après une course d’obstacles juridiques, les analyses de sang pratiquées sur un jeune homme que Sara imaginait pouvoir être son fils se révèlent négatives.

Malgré l’aide des Grands-Mères de la place de Mai, en Argentine, qui ont réussi à retrouver 73 des quelque 500 enfants disparus, le jeu de piste tourne en rond à Montevideo.

En avril 2001, Sara décide à aller en Europe. A Paris, un réseau de solidarité s’organise avec Zelmar Michelini, fils aîné du sénateur assassiné, et de l’association de solidarité avec les familles de disparus, « Donde estan ? » (Où sont-ils ?). Ils ont l’idée de faire appel au Parlement européen. "Je vous écoute", dit à Sara, le 19 mai à Paris, Olivier Duhamel, député socialiste européen, en allumant sa pipe dans un salon de la Maison de l’Amérique latine. Quand le récit est terminé, après un long silence, M. Duhamel lance : « Vous avez de la chance avec moi, j’ai un fils qui s’appelle Simon. Je vais vous aider. » En cinq minutes et trois coups de téléphone, une conférence de presse est convoquée pour le 4 juillet. Simon a soudain quinze parrains, un pour chaque pays membre de l’Union européenne. Sara est reçue par Nicole Fontaine, la présidente du Parlement européen. A Montevideo, le président Jorge Battle admet en privé son agacement face à la campagne internationale. Sa femme, en voyage en Allemagne, ne cesse d’être harcelée par des questions embarrassantes concernant Simon.

Dans le même temps à Montevideo, une autre enquête, parallèle, permet de découvrir des pistes et des contacts décisifs. Elle conduit en effet aux militaires uruguayens qui ont enlevé Sara et Simon. En 2000, le poète argentin Juan Gelman a réussi à retrouver sa petite-fille, née en captivité et volée par les mêmes tortionnaires. La belle-fille du poète, Maria Claudia, avait 19 ans et était enceinte de huit mois quand elle a été enlevée en 1976 à Buenos Aires avec son mari. Après avoir été emprisonnée et torturée, comme Sara, dans le centre clandestin de Automotores Orletti,

Maria Claudia a, elle aussi, été ramenée à Montevideo. Sara se rappelle de la présence d’une femme enceinte, inconnue. Après l’avoir maintenue en vie jusqu’au jour de l’accouchement, les militaires uruguayens ont tué Maria Claudia pour lui voler son bébé. Juan Gelman, qui a retrouvé sa petite-fille vivante en Uruguay, se bat aujourd’hui pour qu’on lui restitue le corps de sa belle-fille, enterrée clandestinement à Montevideo. Le président uruguayen Jorge Battle -qui connaît le nom des assassins-, avait promis de l’aider. Mais ni le gouvernement, ni la justice n’ont pris les mesures nécessaires pour établir la vérité. En Uruguay, les militaires et les policiers impliqués dans la répression sont protégés par les lois d’amnistie de 1986 contrairement à l’Argentine où ils ont été jugés et condamnés.

Pour le sénateur Rafael Michelini qui s’occupe du cas de Sara et de Simon, les indices se recoupent peu à peu. Début mars 2002, il se rend secrètement à Buenos Aires pour rencontrer l’homme qui a adopté Simon quand celui-ci a été abandonné en pleine nuit devant un hôpital public. Le 8 mars, il téléphone à Sara. A ses côtés, un jeune homme parle lui aussi à Sara. "Je suis Simon. J’ai eu une enfance heureuse et je souhaite t’incorporer à mon bonheur." Avant même d’avoir les résultats de l’analyse génétique d’ADN, Simon est convaincu que Sara est sa mère. A l’autre bout du fil, Sara comprend qu’elle a retrouvé son fils.

L’histoire de Sara et Simon est un témoignage supplémentaire de l’existence de l’Opération Condor, ce réseau étroit de collaboration entre les dictatures latino-américaines des années 1970, qui leur ont permis de traquer, enlever, torturer et éliminer conjointement leurs opposants.

D’importants documents relatifs à ce plan sinistre ont été découverts en 1992, parmi les archives de la terreur au Paraguay, dans un commissariat désaffecté d’Asuncion, par l’avocat paraguayen Martin Almada, lui-même arrêté et sauvagement torturé pendant trois ans sous la dictature d’Alfredo Stroessner (1954-1989). Le juge espagnol Baltazar Garzon est venu les consulter dans le cadre de son enquête contre le général Augusto Pinochet.

En plein centre d’Asuncion, au 8e étage du ministère de la justice, deux tonnes de dossiers sont entreposées. On y trouve pêle-mêle des fiches concernant les disparus, des rapports de la CIA adressés au commandement en chef des forces armées paraguayennes ou ceux mentionnant la venue de militaires argentins, uruguayens et chiliens pour « interroger » les détenus.

Et même des cassettes où sont enregistrées des séances de tortures.

Entre Montevideo et Buenos Aires, la nouvelle histoire de Sara et Simon ne fait que commencer. Il leur faut inventer une relation « différente de celle d’une mère avec son fils », dit Sara. « J’ai manqué tant de choses. Les premiers pas de Simon, ses premiers mots, son premier jour d’école. »
Etonnante d’énergie, Sara se réjouit de partager « les projets de vie » de son fils adulte mais ne cache pas sa peur de l’inconnu. Elle a cherché Simon désespérément tout en ayant peur de le retrouver après tant d’années.

Pour Simon, tout est nouveau. Son moral passe par des hauts et des bas. A Buenos Aires, depuis quatre mois, il a quitté sa famille adoptive pour vivre seul, avec sa fiancée. Mais Sara ne donne pas plus de détails. Pour protéger son fils des médias et lui donner le temps de reconstruire le puzzle de sa vie. Deux mondes antagonistes difficiles à concilier.

L’homme qui a adopté Simon, en pleine dictature, était policier. Aux yeux de la police et des forces armées, le vrai père de Simon, Mauricio Gatti, qui est mort en 1991, et Sara Mendez étaient des « terroristes ». Simon ne porte pas seulement un autre nom que celui de ses vrais parents. On lui a aussi inculqué des valeurs différentes de celles que lui aurait transmises Sara. Ceux qui l’ont adopté ne lui ont jamais révélé ses origines. Pour la première fois cette année, Simon a fêté son anniversaire, le jour exact de sa naissance.

C’était le 22 juin, à Montevideo, dans sa famille biologique. A la recherche de sa nouvelle identité.

Par Christine Legrand
Le Monde
. Paris, 19 de diciembre de 2002

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