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18 février 2017

Trump, le Pape et l’empathie.

par Sandra Russo *

 

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La lettre signée par trente-cinq prestigieux psychiatres nord-américains et envoyée au New York Times a provoqué la stupeur ces jours-ci car le monde souffre de l’irascibilité des déclarations du président Trump qui semble ignorer que la politique est, entre autres, quelque chose qui requiert de la symbolique, de la négociation, de la tolérance. Ce n’est pas le seul Président qui semble l’ignorer. Je souhaite m’attarder sur le noyau central des observations de ces experts en santé mentale qui ont passé outre un code interne concernant l’évaluation professionnelle des personnalités publiques, et ils l’ont fait, d’après ce qu’ils expliquent, parce que « ce silence s’est avéré désastreux au moment d’apporter notre expérience en cette période critique aux journalistes inquiets et aux membres du Congrès. Nous craignons que l’enjeu soit trop important pour continuer à garder le silence. » Quel dommage qu’ils aient parlé si tard, quel dommage que ce soit Trump, lui-même, qui ait ridiculisé leur respect excessif de la neutralité professionnelle.

Mais avant, je me permets de parler d’une autre information de cette semaine. C’est Maria Zakharova, porte-parole du ministère des Affaires étrangères, qui a attiré l’attention sur ce fait, confirmé depuis par le Commandement Central des Etats-Unis (CENTCOM) qui admet l’usage de munitions contenant de l’uranium appauvri contre la population civile syrienne et iraquienne. Zakharova a rappelé que la Russie avait dénoncé ce fait, qui viole toutes les conventions en la matière, au mois d’octobre de l’an dernier, mais la différence est qu’alors « se trouvait au pouvoir une équipe dirigée par un Prix Nobel de la Paix ». Le but de cette digression est de signaler que Trump, avec toute sa charge négative, révèle ce que les démocrates de bonnes manières non seulement taisaient, mais aussi faisaient. Il s’agit là de la poubelle que le capitalisme états-unien a déjà naturalisé, et je ne sais pas ce que pensent ces psychiatres d’un Nobel de la Paix qui envahit des pays et écrase des populations civiles avec des armes interdites, c’est-à-dire considèrent-ils les Syriens et les Iraquiens également comme des personnes qui pensent différemment qu’un président états-unien.

Le noyau dont je parlais au début est celui qui indique dans la lettre que « le discours et les actions de Monsieur Trump témoignent d’une incapacité à tolérer des opinions différentes des siennes, ce qui le porte à avoir des réactions de rage. Ses paroles et comportements suggèrent une profonde incapacité à ressentir de l’empathie. Les individus présentant ces traits de caractère déforment la réalité afin de l’adapter à leur état psychologique en s’attaquant aux faits et aussi aux personnes qui les transmettent ». Les signataires terminaient en disant : « Nous croyons que l’instabilité émotionnelle grave révélée par le discours et les actions de Monsieur Trump le rendent incapable de servir en toute sécurité comme président ». La lettre a aussi été publiée sur le blog personnel de l’un des signataires, le docteur Lance Dodes, analyste émérite de l’Institut de Boston et ancien professeur de psychiatrique de Harvad. C’est-à-dire qu’il y a quelque chose de plus fondamental que lorsque nous avons eu à entendre par ici les péroraisons sur le syndrome d’hybris [1].

Il est intéressant d’observer que l’on commence à parler en termes d’empathie ou d’hostilité pour expliquer des phénomènes politiques basés sur des mécanismes enracinés dans la psyché de millions de personnes et qui vont dans le sens de la nécessité de se débarrasser de l’Autre à n’importe quel prix et à considérer l’Autre comme une menace. Pour atteindre leurs objectifs, et ils y parviennent, ils doivent rompre tout élan d’empathie dans leur public. Avec leurs grands dispositifs, ils parviennent à cloîtrer un élément vital chez ceux qui acceptent qu’on leur détruise leur capacité à entrer en empathie avec ceux qui les entourent. L’empathie est précisément l’émotion de base qui ouvre la brèche mondiale. La fascination que suscite Trump dans de larges couches racistes, homophobes, patriarcales, violentes, c’est précisément cette exhibition obscène de sa carence d’empathie. Ce n’est pas que son électorat ne s’en était pas rendu compte : il l’a choisi pour ça.

En plus de croire, comme je le disais au début, que l’analyse de Trump fournie dans cette lettre est un acte courageux mais tardif, il est aussi politiquement court. C’est pourquoi j’ai donné l’exemple des munitions à l’uranium appauvri employées contre des civils, ce qu’Obama niait et qui aujourd’hui est confirmé par les Etats-Unis. Parce que si l’on veut parler d’empathie, il faut aller jusqu’au bout. Voyons voir. L’empathie c’est ce que ressent l’ami pour l’ami, les amoureux entre eux, les membres d’une même famille. Mais il s’agit là de faire en sorte que ce substrat émotionnel de contention et de rapprochement hospitalier serve à faire battre le pouls des relations sociales. Nous avons besoin comme de l’air de sociétés plus empathiques et de personnes qui soit capables de se mettre à la place non seulement de quelqu’un qu’il connaît, mais aussi de quelqu’un qui souffre au loin, de se mettre à la place de tout un chacun qui souffre. L’empathie est une résistance à la douleur de l’autre et une pulsion pour la modifier et faire en sorte qu’elle cesse.

Ce n’est pas seulement Trump, ce symptôme étrange, ce grain de sable visible, qui manque d’empathie. Il y a là tout un système qui a échoué. Un système capable de faire ce qu’il faut pour maintenir son hégémonie. Un système complexe, parce qu’à l’intérieur de lui-même se produisent des faits qui évoquent une force contraire, l’impérieuse nécessité d’empathie dont nous, êtres humains, avons besoin pour la survie de notre planète et pour que nos propres vies soient meilleures. Des dizaines de vétérans de toutes les guerres états-uniennes ont décidé de s’unir pour servir de bouclier aux Sioux de la Reserva Standing Rock, au Dakota, afin de défendre ce peuple des agents armés des entreprises pétrolières qui ont déjà reçu l’accord de Trump. Certains de ces ex-soldats qui ont combattu en Irak ou en Afghanistan ont déclaré que cette décision était une sorte de « rétablissement » puisque « enfin des militaires états-uniens arrivent sur le territoire des Sioux pour les aider et non pas pour les attaquer ».

Aujourd’hui, il existe deux voix qui portent les discours dominants et qui s’opposent en ce moment crucial de l’Histoire, parce qu’une impulsion folle pourrait très prochainement marquer la fin de tout et de tous. L’une de ces voix est celle de cet instable émotionnel qui ne supporte pas qu’on le contredise et qui veut que ce soient les Mexicains qui payent pour leur propre exclusion. L’autre est celle du Pape, qui par tous les moyens, se prononce chaque jour en faveur de l’empathie : avec les réfugiés, avec les indigènes, avec les femmes, avec les pauvres, avec les victimes de traite, avec les personnes violées, avec les déshérités. Un discours qui expulse et un autre qui invite à l’hospitalité. Que faisons-nous avec l’autre, celui qui veut négocier, qui veut un peu de ce que nous possédons parce qu’on le lui a enlevé, qui parle une langue que nous ne comprenons pas, dont les coutumes ne nous plaisent pas ? Nous le supprimons ou nous apprenons à le connaître ? Y compris du point de vue de la sécurité, des systèmes économiques, du dessinement du monde, que faisons-nous ? Nous le poursuivons, le bombardons, l’espionnons, le mitraillons, ou bien essayons-nous de nous ouvrir à une possible association ? Nous respectons la vie ou nous envahissons le Yémen ou encore l’Irak ? Est-il possible de croire que quelqu’un respecte la vie parce qu’il est contre l’avortement, alors qu’il soutient des politiques d’extermination dans des pays lointains ? Nous concevons un monde pour tous ou bien nous tirons une balle dans la tête à celui qui met un pied dans notre propriété privée ? Cette question existe depuis le début des temps.

Sandra Russo pour Página12.

Página12. Buenos Aires, 18 février 2017

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Marie-Rose Ardiaca

El Correo de la Diaspora. Paris, le 18 février 2016

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Notes

[1Selon un ancien proverbe célèbre : « Les dieux rendent d’abord fou celui qu’ils veulent détruire ». En résumé : hybris ou hibris est un châtiment lancé par les dieux. (Note de El Correo)

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