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5 novembre 2020

Syndrome Qing des Etats-Unis d’Amérique

par Rafael Poch de Feliu*

 

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Si la dernière campagne électorale a clairement montré quelque chose, c’est que les États-Unis n’ont pas de stratégie pour le nouveau monde du 21e siècle. Après la légende de la manipulation électorale russe, le « danger chinois » se profile déjà.

Les États-Unis prétendent être une « société ouverte » - même, la société ouverte par excellence - mais il est évident que les questions essentielles sur leur comportement international ne sont pas posées, et ne peuvent même pas l’être . Par exemple, la simple hypothèse selon laquelle le pays cessera d’être la « puissance numéro un » dans un proche avenir - une possibilité pas du tout excentrique – est non seulement pas envisageable, mais relève de la catégorie de la simple hérésie : personne aux États-Unis n’est prêt à discuter de la possibilité que le pays devienne un « numéro 2 » mondial et une telle déclaration, « serait suicidaire pour tout homme politique qui la soulèverait », note le politologue Kishore Mahbubani de l’Université de Singapour .

Dans son dernier livre « Has China Won ? », plein de bon sens et de rationalité qui favorisent un jugement indépendant si rare chez les universitaires occidentaux, Mahbubani expose comment, malgré le déclin, aucun dirigeant américain n’a proposé à ce jour un ajustement stratégique ou structurel pour se mettre en phase avec la nouvelle réalité du monde. C’est ce que l’illustre historien chinois Wang Gungwu décrit comme le « syndrome Qing des Etats Unis d’Amérique ».

Les politiciens des Etats-Unis font la même erreur que les mandarins de la dernière phase de la dynastie Qing au XIXe siècle. Ces Chinois ne comprenaient pas que la montée de l’Occident signifiait que la Chine devait changer de cap. « Les mandarins confiants de la fin de la période Qing méprisaient la possibilité de l’émergence d’un nouveau monde qui pourrait défier leur système supérieur », explique Wang. La Chine avait « toujours » été « numéro un », sa civilisation se considérait comme la meilleure se cuisinant alors à sa propre sauce, méprisant ou ignorant les profonds changements qui se produisaient autour d’elle. Le simple fait de regarder ce qui se passait à l’extérieur était déjà une hérésie.

Ce n’était pas prévu

La montée en puissance de la Chine est l’un des changements profonds dans le monde d’aujourd’hui. L’intégration de la Chine dans la mondialisation, entendue comme le pseudonyme de la domination mondiale des États-Unis, contenait implicitement comme conséquence le scénario d’en faire un vassal de l’Occident. Pour acheter un seul avion Boeing aux États-Unis, la Chine a dû produire 100 millions de pantalons. Il n’était pas prévu que jouant sur le terrain dessiné par d’autres, la Chine déformerait cet objectif. Le « miracle chinois » fut d’ utiliser une recette occidentale conçue pour les soumettre, pour se renforcer de manière autonome et indépendante.

« La stratégie a produit des complications et des complexités qui ont conduit à une Chine plus puissante qui n’a pas répondu aux attentes occidentales », a noté le commentateur de CNN Fareed Zakaria, perplexe. La situation rappelle celle d’un joueur qui, jouant une partie de poker contre un adversaire insignifiant, constate qu’il perd la partie alors qu’il joue avec des cartes marquées. Ce n’était pas prévu et la réaction du joueur dans une telle situation est de renverser la table et de dégainer le pistolet.

Ce qui est apparu clairement dans la dernière campagne électorale aux États-Unis, c’est la confirmation que ce pays n’a pas de stratégie pour le nouveau monde du 21e siècle. La seule recette claire pour empêcher le déclin est la guerre, commerciale et technologique, et la menace militaire avec une diplomatie de plus en plus nucléaire. Trump a divisé son pays sur presque tout, sauf sa guerre commerciale et technologique contre la Chine. Cette belligérance est quelque chose qui est tenu pour acquis chez les candidats à la présidentielle qui se font concurrence pour montrer qui chouchoute le plus le complexe militaire et militaro-industriel et qui est le plus anti-chinois, fuyant comme la peste toute inconstance face à l’adversaire. Ce n’est pas seulement une « vache sacrée » idéologique émergeant de l’inertie d’un siècle de domination mondiale, mais un défaut structurel.

Les dépenses en armes et en guerres ne sont pas décidées aux États-Unis dans le cadre d’une stratégie nationale rationnelle qui évalue les systèmes d’armes nécessaires à la situation géopolitique actuelle et concrète, dit Mahbubani. « Les armes sont achetées dans le cadre d’un système complexe de lobbying par les fabricants qui ont intelligemment localisé leurs industries dans chaque circonscription du Congrès des États-Unis, de façon àce que les politiciens qui veulent conserver des emplois sur leur territoire (et leurs propres postes au Congrès) sont ceux qui décident quelles armes seront produites pour l’armée » .

Avantages de l’adversaire

Il n’y a rien en Chine de semblable au complexe militaro-industriel des États-Unis qui favorise structurellement le militarisme et l’impérialisme avec leurs puissants « lobbies » et leurs think tank. Les mandarins des États-Unis sont prisonniers d’un réseau qui complique grandement leur adaptation au nouveau monde. Leur appareil de propagande puissant et efficace (« infodivertissement ») présente le régime politique à deux têtes et à parti unique des États-Unis basé sur l’aristocratie de l’argent, comme une démocratie. A ses côtés, le régime du Parti Communiste Chinois, qui est une structure méritocratique, est vu comme quelque chose d’archaïque et de brutal. Il ne fait aucun doute que le régime chinois a de nombreux problèmes et lacunes, mais certainement aussi quelques vertus. Il empêche, par exemple, l’émergence de Trumps nationalistes chinois et donne du pouvoir à nombre des plus capables et des meilleurs vers le haut. Aujourd’hui, comme le dit Mahbubani, « Il développe un bien mondial en veillant à ce que la Chine se comporte comme un acteur rationnel et stable dans le monde et non comme un sujet nationaliste en colère qui déforme l’ordre régional et mondial. » Sur le changement climatique, la Chine ne suit pas l’exemple des États-Unis. Un gouvernement chinois démocratiquement élu (au sens étasunien du terme) aurait subi de fortes pressions pour faire comme les États-Unis plutôt que de proclamer son objectif de développer une « civilisation écologique ».

L’ONU compte 193 pays membres. Qui, les États-Unis ou la Chine, rament dans la même direction que la majorité des 191 et qui le fait contre, en négligeant ou en abandonnant les institutions et les accords internationaux ? se demande Mahbubani . Dans les conditions démocratiques suggérées pour la Chine par l’Occident, il serait beaucoup plus difficile pour ce pays de maintenir sa proverbiale prudence internationale et sa non-ingérence dans les affaires intérieures des autres à mesure qu’il devient plus puissant. Avant d’éliminer un régime qui joue dans une autre ligue de civilisation, vous devez penser à vos alternatives au cas où vous adopteriez ce qui est recommandé par l’Occident.

Expansionnisme ?

La crise financière mondiale de 2008, véritable détritus pour l’économie de casino centrée sur les États-Unis, a offert la première preuve de la faiblesse occidentale : la Chine a beaucoup mieux gouverné la situation, comme elle l’avait fait huit ans plus tôt avec l’éclatement de la bulle Internet. Les conséquences désastreuses des guerres qui ont suivi le 11 septembre à New York ont révélé une irresponsabilité criminelle. Le retrait des États-Unis de l’accord sur le changement climatique et la mauvaise gestion de la crise pandémique en Occident (par rapport non seulement à la Chine, mais à l’ensemble de l’Asie de l’Est) ont accru ces preuves de déclin et de désarroi. Face à ces faits, le décalage de la célèbre recommandation de Deng Xiaoping de la fin des années 1980 sur la politique étrangère était clairement évident :

  • Observer calmement la situation, rester ferme dans nos positions.
  • Répondre avec prudence.
  • Dissimuler nos capacités et attendre le bon moment.
  • Ne jamais revendiquer le leadership.

La situation générale nous invite depuis longtemps à actualiser cette ligne directrice prudente, mais c’est la virulence croissante de la guerre commerciale et technologique, des provocations militaires et des campagnes de dénigrement de ces derniers mois, qui déterminent un changement de ton. Xi Jinping a profité de l’anniversaire de la guerre de Corée pour bomber le torse en octobre. Il a déclaré que « le peuple chinois ne créera pas de problèmes, mais nous n’avons pas peur, et quels que soient les difficultés ou les défis auxquels nous sommes confrontés, nos jambes ne trembleront pas et notre dos ne se pliera pas », et que "nous ne resterons jamais les bras croisés lorsque notre souveraineté est menacée, et nous ne permettrons jamais à aucune armée d’envahir ou de diviser notre pays. En mai, le ministre des Affaires étrangères Wang Yi a répondu aux jugements de Trump sur le « virus chinois » en disant : « Nous ne prendrons jamais l’initiative d’intimider les autres, mais nous avons des principes. Face à une calomnie délibérée, nous répondrons avec force, nous protégerons notre honneur national et notre dignité en tant que peuple.

Isolées de leur contexte, toutes ces déclarations sont utilisées en Occident pour confirmer les dangers d’une Chine agrandie et agressive. Mais le fait est que depuis plus de 40 ans, alors que l’Occident était impliqué dans des guerres en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan, en Libye et en Syrie, entre autres, la Chine n’a participé à aucun conflit guerrier. Les tensions et les revendications chinoises dans des endroits comme le Tibet, le Xinjiang, Hong Kong ou Taiwan sont citées comme preuve « d’expansionnisme », alors que ces demandes sont plus légitimes que celles des États-Unis sur le Texas, la Californie ou tout le sud du pays pris au Mexique au XIX eme. Malgré toute sa brutalité, la politique de Pékin au Xinjiang n’a rien à voir avec la médecine pour s’attaquer au même problème par les États-Unis et sa guerre contre le terrorisme, qui fait des millions de morts, la dévastation de sociétés entières et la première légalisation de la torture dans un pays occidental au 21e siècle. À Taïwan, il est ridicule de présenter la revendication chinoise sur l’île comme de « l’expansionnisme » alors que, depuis 1972, les États-Unis ont reconnu que « Taiwan fait partie de la Chine », bien qu’ils ne respectent pas de façon réitérée leur engagement, déclaré en 1982, de ne pas vendre d’armes au-dessus d’une quantité et qualité limitée.

Comme à Taiwan, les tensions militaires dans la mer de Chine méridionale découlent principalement de l’intervention militaire US dans la région prétextant « contenir » Pékin. La Chine était la dernière des cinq nations impliquées dans la fortification des îles contestées de cette mer. Le Vietnam occupe aujourd’hui plus de quarante îles de l’archipel Paracelse, et la Chine vingt. Sur Spratly, la Chine contrôle huit îles, les Philippines neuf, la Malaisie cinq et Taiwan une. La Malaisie, les Philippines et le Vietnam ont été les premiers à revendiquer la propriété de ces îles, ce qui a incité la Chine à suivre le mouvement. Tout cela est omis dans le rapport habituel sur les tensions dans cette zone. La Chine a de nombreux de bras de fer avec ses voisins (et elle en a beaucoup), mais il n’y a pas de guerres. Et surtout, s’il faut parler de gouvernance mondiale, il faut mettre en avant une carence de la Chine qui contraste fortement avec les États-Unis et leurs alliés occidentaux : la Chine manque d’une idéologie messianique et elle n’a pas l’intention de transformer en chinois les populations des autres pays du monde. Promouvoir un chinese way of life n’est pas répertorié dans les catalogues d’exportation chinois, ce qui est une garantie supplémentaire de la diversité mondiale.

Le prix de l’arrogance myope des mandarins de la fin de l’ère Qing fut terrible pour la Chine. Les États-Unis sont aujourd’hui dans une position bien plus forte que la Chine de l’époque. L’intégrité des États-Unis n’est pas en jeu, son territoire ne risque pas d’être envahi, distribué, violé ou inondé d’opium, mais il ne fait aucun doute que la somme des défauts structurels militaristes et de l’aveuglement d’une superpuissance à son déclin sera le prix a payer. Et dans le monde d’aujourd’hui plein d’armes nucléaires, ce prix est forcément immense.

Rafael Poch-de-Feliu * pour son Blog personnel Rafael Poch-de-Feliu

Rafael Poch-de-Feliu. Catalunya, 3 novembre 2020

* Rafael Poch-de-Feliu a été durant plus de vingt ans correspondant de « La Vanguardia » à Moscou à Pékin et à Paris. Avant il a étudié l’Histoire contemporaine à Barcelone et à Berlin-Ouest, il a été correspondant en Espagne du « Die Tageszeitung », rédacteur de l’agence allemande de presse « DPA » à Hambourg et correspondant itinérant en Europe de l’Est (1983 à 1987). Blog personnel. Auteur de : « La Gran Transición. Rusia 1985-2002 » ; « La quinta Alemania. Un modelo hacia el fracaso europeo » y de « Entender la Rusia de Putin. De la humiliación al restablecimiento ».

El Correo de la Diáspora. Paris, le 5 novembre 2020

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