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13 décembre 2016

Retrouver la capacité interprétative.
Un défi pour la vie quotidienne.

par Oscar Sotolano*

 

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Ce texte a été écrit en Avril 2015 par Oscar Sotolano à propos du contexte social argentin de l’époque. Aujourd’hui, il nous semble que sa réflexion demeure un apport important pour comprendre la situation dans plusieurs pays d’Amérique Latine et aussi dans un grand nombre d’autres pays dans le monde - y compris la France - qui souffrent des mêmes causes et effets. El Correo

Il est évident que ces questions exigent un essai, et non 14 000 caractères. Nous nous servirons alors d’eux seulement comme excuse pour approfondir une idée déjà formulée il y a des années et que le temps, loin de démentir, confirme. Commençons par affirmer que si quelque chose délimite la vie quotidienne, c’est l’immensité de ses confins. Au-delà des définitions sociologiques qu’ont fait du philosophe Henri Lefebvre un pionnier, disons que la vie quotidienne, c’est la vie elle même ; celle que nous sujets sentons comme notre propre vie, celle où la vie se réalise, devient réelle.

Pour faire une comparaison pas tout à fait fortuite : pour de vastes pans de la classe moyenne urbaine argentine, leur vie quotidienne sera aux antipodes de (par exemple) la vie quotidienne de la population palestinienne. L’une, préoccupée par le cours du dollar, l’inflation et l’insécurité, l’autre, par la perspective qu’une nouvelle attaque vienne détruire son existence physique, émotionnelle ou familiale. La vie quotidienne est cela, la vie ; c’est un territoire d’Eros, peu importe ce qu’il en résulte de terrible. Pour cette raison, si à cet argentin on décrivait la vie quotidienne palestinienne, il est probable qu’il s’exclamerait : « ce n’est pas la vie ! » tandis que pour un palestinien, même avec tant de douleur accumulée pendant des décennies, cette vie est néanmoins sa propre vie. Très probablement il aimerait subir seulement les souffrances de notre argentin urbain à la mentalité de classe moyenne (quelle que soit son origine de classe), mais ce n’est pas pour cela qu’il arrêterait de sentir que celle qu’il a est sa vie ; une vie quotidienne patiente, une vie quotidienne injuste, mais une vie enfin.

Cependant, même aux antipodes, un fil invisible unit les vies des deux en cette époque du capitalisme ultra-concentré et « concentrationnaire » : les uns et les autres vivent sous la condition de la terreur, bien que les échelles semblent incomparables. Les uns, avec la terreur de la destruction de leurs maisons, leurs oliviers, leurs familles, leurs propres vies qui les guette au coin de la rue ; les autres, convaincus que la mort de Nisman, formatée par la rhétorique terroriste des grands médias, ou les assassinats qui se répètent dans l’hypertexte médiatique, préfigurent leur destin le plus possible. Très différentes vies quotidiennes, bien que toutes teintes par le climat émotif de l’inquiétude et de la terreur.

Il y a des années, après l’attentat des tours jumelles, j’ai écrit un article pour cette même revue : « L’enseignement de Moore et les terreurs d’Escudé. L’insécurité comme sécurité du système » [1]. Son hypothèse centrale, déjà présente dans le titre, était que : « L’oligarchie financière-mafieuse qui définit aujourd’hui les destins du monde fait de la terreur légitime individuelle une réassurance de son projet d’une société contrôlée à la façon d’Orwell, où la peur de tout ce qui est étranger, est devenue un mode de vie soumis. La terreur citoyenne, qui touche les fibres profondes de la détresse humaine d’origine, convoque des héros omnipotents avec des treillis, armés jusqu’aux dents. La terreur appelle la terreur, et la société s’installe dans une logique paranoïaque que les médias aiguillonnent au nom de leur ’obligation’ d’informer ». (Bien que, en général, ils cherchent seulement à désinformer, ajoutons maintenant, en ce temps où la liberté d’expression est devenue pour eux : « liberté d’opération »). « L’insécurité comme système, est un moyen de la sécurité du système qui produit une subjectivité terrorisée et maniaque. Sa condition est la vraisemblance constante de sa fausseté argumentative que le symbolisme, aplani par les images qui accompagnent tous les actes de la vie quotidienne depuis des téléviseurs installés partout, produisant toujours l’illusion que la réalité est appréhender sans interprétation d’aucune sorte, répète de manière archi traumatisante dans chaque information criminelle qui affecte notre esprit sensibilisé jusqu’à l’os ».

A ce moment là, le monde auquel nous faisions référence était, notamment, traversé par la crise de 2001 en Argentine [banqueroute générale de l’Etat] et l’expansion armée des pouvoirs financiers-militaires sur l’ensemble de la planète, en particulier au Moyen-Orient, avec les invasions de l’Afghanistan et de l’Irak après le 11/9. Aujourd’hui, cette perspective s’est stabilisée à travers des politiques de terre rasée menées dans plusieurs pays et cherche à s’étendre dans tous les coins de la vie quotidienne dans un monde traversé par une crise inédite du capitalisme qui, cependant, loin de l’affaiblir, renforce ses tendances les plus destructives (nous ne pouvons pas ignorer que les guerres ont été le mode à travers lequel le capitalisme a affronté ses crises durant tout le XXe siècle). Comme un vampire : le capitalisme vit du sang de ses victimes ou comme les entreprises funéraires, il grandit à partir des morts qu’il enterre et, alors, il produit et reproduit le capital dans un climat de terreur interstitielle qui cherche à abattre tant les gouvernements qui (même d’une manière très timide et contradictoire, c’est-à-dire sans modifier les relations sociales de production et d’appropriation) limitent partiellement ses intérêts, qu’ à mener la société à revendiquer qu’elle soit contrôlée. La terreur intériorisée et naturalisée est la source de la demande d’ordre des sociétés contemporaines. Le capitalisme l’utilise pour continuer à se reproduire.

Que le capitalisme ultra concentré soit devenu antidémocratique (« concentrationnaire ») se constate tant dans la terreur à laquelle le peuple palestinien est soumis, à partir des actions du supposé « état démocratique » exemplaire du Moyen-Orient, que dans la bordée permanente de micro terreurs que reçoit n’importe quel citoyen argentin ou de n’importe où dans le monde, alors qu’ il suffit de lire les quotidiens, où l’insécurité est devenue le leitmotiv avec la participation active des usines médiatiques du grand capital. Si la société est devenue, depuis déjà des décennies, un spectacle, aujourd’hui le spectacle vise à terroriser même pendant des déjeuners ou des distractions, supposés frivoles durant lesquels on ne cesse jamais de rappeler que le monde extérieur est dangereux et redoutable, et qu’il n’ y a rien de mieux que remettre notre sécurité entre les mains d’un « Grand frère » armé jusqu’aux dents, mais qui simule son action criminelle tant derrière les toges noires et « sinistres » des juristes prêts à tout service, derrière les tirades de communicateurs incapables de comprendre les conséquences de leurs propres actions discursives (quand ils ne sont pas des agents directs de ces actions), que derrière la dynamique supposée transparente (et elle semble la plus structurelle) du monde de l’image qui a fait des lumières de l’illustration un monde aveugle par l’éclat du néon ou des explosions de missiles. La société du spectacle est aujourd’hui celle de la terreur et un « Grand frère » est convoqué de manière permanente pour mettre de l’ordre et apporter la sécurité des bandes armées et la paix des cimetières.

Le nœud est si bien structuré que pour lutter contre des assassins, on convoque d’autres assassins. Notre sécurité est aux mains de leur capacité à tuer. La société du spectacle est devenue une société de la terreur « mise en spectacle ». Sa dynamique marque la vie quotidienne actuelle.

Dans ce contexte, les responsables de la revue Topía [en esp] nous demandent : « quels défis proposent de générer des pratiques émancipatrices sur le plan individuel et social ? » Peut-être cela vaut-il la peine d’ouvrir la question précédente pour l’interroger. Disons-le ainsi : existe-t-il dans la vie quotidienne argentine actuelle une préoccupation sur un problème comme celui qui suppose « de générer des pratiques émancipatoires sur le plan social » ? Est-ce que je détecte des références à cette question sur ce champ singulier d’exploration qui est celui de la clinique psychanalytique quotidienne ?, ou : les marques sociales qui prévalent sont elles très différentes ?

Disons, en premier lieu, que la manière interstitielle dans laquelle le capital impose ses conditions à droite et à gauche partout, et le pouvoir gigantesque que lui offre un système globalisé de communication qui fonctionne essentiellement sous le contrôle de sa logique rentière-disciplinaire (bien que puissent exister des points importants mais petits de fissure) ont fait que, tout du moins c’est mon expérience de travail (toujours si limitée par les caractéristiques même de notre pratique), de l’émancipation ou de quelque chose qui l’implique, je n’entends plus jamais parler maintenant dans les séances avec mes patients, en revanche oui, de la peur de ce qui peut leur arriver, à leurs enfants ou à d’autres parents dans la rue, sur la place, ou dans tout lieu public, ou de la « situation terrible que nous vivons dans le pays ».

Il y a des années, le signifiant « liberté », rempli avec de différents significations et avatars, était fréquent ; aujourd’hui il n’en est pas ainsi. J’écoute des subjectivités plus formatées par le spectacle de la terreur et de ses discours performatifs que des références à quelque type d’émancipation. Dans le monde de la terreur spectacularisée on voit comme preuve d’efficacité policière, par exemple, qu’après le brutal attentat de Charlie-Hebdo à Paris, la police ait localisé, en à peine quelques heures les responsables supposés (des terroristes si bien formés qu’ils laissent leurs documents dans la voiture avec laquelle ils vont réaliser l’attentat !) , les tuent sans aucune curiosité pour savoir qui étaient derrière eux, et on les a enterrés en secret sans que les majorités de la terre de « Liberté, Egalité, Fraternité » ne s’indignent de cela (comme c’était arrivé avec Ben Laden, il n’y a pas de corps qui constate sa mort). Pour beaucoup, partout dans le monde, ces modes d’action sont des exemples à suivre (« quelle différence, là-bas ils ont mis à peine quelques heures pour trouver les assassins, ici n’allons jamais les trouver ! », j’ai entendu répéter, à l’intérieur et en dehors de mes consultations), pour d’autres en revanche, ce qui s’est passé nous rappelle trop la politique de « disparition de personnes ».

Si l’émancipation a été conçue pendant le XXe siècle comme émancipation de l’exploitation de l’homme par l’homme, actuellement, au contraire, cette manière de la comprendre est devenue très rare dans le discours social. L’émancipation peut signifier, pour plusieurs personnes, la fin du gouvernement des « K », pour d’autres que Clarín ne nous domine plus ; pour d’autres, le droit individualiste de faire ce qui leur plaît, mais de l’exploitation de l’homme par l’homme, nous ne parlons pas. Le capitalisme a imposé ses règles même à ceux qui essaient d’affronter ses pires fléaux. Et ces règles sont entrelacées chaque jour d’une manière si profonde que les subjectivités s’unifient derrières ses dogmes devenus le sens commun et la vie quotidienne.

Sur ce point, la banalisation du contrôle technologique sur les corps est son expression la plus délétère. Très peu de gens se préoccupent d’être branchés sur un système qui détecte nos moindres goûts, qui localise où nous nous trouvons dès lors que le signal arrive, qui nous poussent à nous exposer dans une vague d’exhibitionniste qui tend à dissoudre ce qui est privé dans un monde de voyeurs, qui génère des amitiés instables de 140 caractères, qui contrôle nos rendements au travail, nos vicissitudes d’humeur, nos sueurs avec une précision chaque jour plus effrayante, qui a fait que tous, espionnés sans cesse, innocents (jusqu’à ce que le contraire soit démontré) nous sommes devenus au premier abord coupables (c’est-à-dire, suspects), que cela nous - et c’ est central du point de vue de la construction de subjectivité - fait croire que ce qui est vu est la source de toute vérité sans nécessiter aucun travail interprétatif. Peut-être est-ce cette société, où la vérité de l’image, comprise comme une source empirique sans failles, qui fait qu’aujourd’hui tant de patients ont des difficultés à associer, qu’ils parlent presque exclusivement des problèmes quotidiens, des idées qui peuplent tout esprit actif. Les mots, avec leur énorme capacité ludique, les mots ne montrent pas visuellement une vérité vérifiable.

Le naturel avec lequel les êtres humains livrent aujourd’hui leur vie privée, leur manière de penser, leurs corps et désirs au registre perpétuel et omniprésent de données qui se logent dans des fichiers inconnus est peut-être l’indicateur le plus évident que l’émancipation est restée reléguée à des conciliabules exclusifs. L’émancipation est fragmentée dans des luttes très honorables (celles des femmes, celles des peuples originaires, celles des minorités sexuelles), mais qui ont perdu comme référence l’unique émancipation qui peut donner une certaine solidité à ces revendications, celle de l’exploitation « de l’homme par l’homme » (dit dans la forme traditionnelle d’« homme » en tant qu’être générique). Aujourd’hui l’émancipation des femmes n’évite pas qu’une Condoleezza Rice, une Hilary Clinton, une Margaret Thatcher ou, sur nos terres, une Patricia Bullrich, une Lilita Carrió ou une Cecilia Pando incarnent la forme la plus impitoyable, bien que parfois vaillante, de l’exploitation dans sa forme impériale.

Le reformatage technologique de la vie quotidienne a facilité l’inoculation de la terreur dans l’éternel présent que la temporalité du réseau mondial a installé. Dans ce monde d’images qui se succèdent, où les mots fonctionnent aussi comme images, le pouvoir médiatique produit une insécurité et une peur de façon constante. Il la produit, et ne se limite pas à en informer. Il la produit en informant, et il ne la produit pas aléatoirement comme un effet de propriétés technologiques inédites et autonomes, mais il cherche à la créer. Le capitalisme a besoin que cette expérience subjective quotidienne de terreur banalisée s’empare de tous les esprits. Il suffit d’écouter la forme terrifiante dans laquelle tout événement est raconté, depuis les avatars d’une catastrophe naturelle, jusqu’à un vol à main armé, toujours mis en musique efficacement, pour que nous puissions comprendre de quoi nous parlons. Aujourd’hui, le capitalisme a investi la phrase traditionnelle de Clausewitz : si la guerre était comprise comme la poursuite de la politique par d’autres moyens, aujourd’hui c’est la politique qui est devenue la continuité de la guerre par d’autres moyens.

Une perspective heideggerienne a vu dans la science, dans ce qu’ils nomment le discours de la science, la raison d’un monde où domine un œil absolu. C’est une manière de penser qui semble supposer que les images qui nous traversent manquent de support. Les discours ainsi conçus seraient des discours sans sujet, sans classes en conflit, et par cette voie on ne remarque pas que l’apparente transparence du monde « hyperbranché » et « hypervisualisé », cache les pouvoirs réels qui commercent avec la mort et avec notre terreur induite, et pour lesquels, même l’idée de nation a perdu toute raison d’être, sauf dans les discours de campagne parce que son prestige perdure encore, et ne pas faire référence à elle a pour conséquence une perte de vote. Aujourd’hui, les nouvelles technologies, qui ont une place privilégié dans les médias et dans leurs formes de plus en plus « démocratiquement » en expansion, ont réussi à faire croire que ce qui est vu est l’unique vérité. Des images qui peuvent avoir le format d’un spot ou d’une brève où sont lues les consignes qui semblent dire tout. Des textes-images qui, dans chaque pixel supposé imbibé de vérité, cachent la vérité qui les génère. C’est un monde de lumière qui devient aveugle, un monde de transparence où le vrai pouvoir reste opaque, un monde d’alentours distants et de proximités perdues.

Dans ce monde, apprendre à bouger dans le réseau sans tomber prisonnier de ses réseaux, est peut-être l’un des plus grands défis des générations futures déjà nées digitales. Il n’y aura pas d’émancipation possible pour un être humain qui ignore ou nie les fils obscurs qui l’attachent à une in-communication communiquée par un WhatsApp qui impose son propre vertige, ou qui ne s’aperçoit pas que la terreur ne vient pas de celui dont on nous propose de nous préoccuper, mais de celui qui est dissimulé forgeant les scénarios terrifiant. Le plus grand défi sera, peut-être, que ces nouvelles générations nées digitales recommencent à transformer les images en textes ; que l’interprétation de l’histoire vivante recommence à être un fait quotidien prépondérant. Peut-être alors, l’émancipation retrouvera sa révolutionnaire charge de sens. Pendant ce temps, la vie quotidienne sera régie par la dimension de leurre que les images ont l’habitude de porter, et la terreur mise en spectacle continuera de produire des lieux communs structurés sur la base du démenti actif des forces réelles (en chair et en os) qui opèrent souvent, de façon conspiratrice mais, toujours, régies par l’impitoyable dynamique des intérêts d’un système social de production ultra concentré, qui porte l’assassinat et la terreur dans les entrailles de sa façon de vivre.

Oscar Sotolano* pour TopiA

TopiA. Buenos Aires, Avril, 2015

*Oscar Sotolano. Psychanalyste argentin, auteur de « Tiempo de Vísperas » et « La memoria de Cyrano » (nouvelle, editorial Topía), « Bitácora de un psicoanalista » (essai, ed.Topía), « La intimidad, (Un problema actual del psicoanálisis) » (Essai avec d’autres auteurs, Psicolibro Ediciones).

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris, le 13 décembre 2016

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Notes

[1« Las enseñanzas de Moore y los terrores de Escudé ». Revista Topía Nº39, Noviembre de 2003.

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