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22 octobre 2017

Panorama politique

Mauricio Macri ou comment démolir l’adversaire en Argentina

par Luis Bruschtein *

 

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La famille Maldonado a perdu un être cher et est maltraitée par un Etat qui devrait la contenir, ont-ils déclaré mercredi. Héctor Timerman, un homme souffrant d’une maladie en phase terminale a été accusé de « trahison à la patrie » et a été convoqué mardi pour être humilié publiquement. Mirta Guerrero a voulu mettre fin à sa vie en prison mercredi parce qu’elle a été accusée, condamnée et humiliée pour ses idées politiques. Contrairement à toutes les lois internationales sur les droits humains, Milagro Sala est persécutée, emprisonnée et maltraitée pour avoir créé une organisation populaire puissante qui a construit plus de maisons que n’importe quel gouverneur. Mercredi, un autre juge a rejeté un habeas corpus pour elle et rejeté aussi sa demande d’admission dans une clinique. Ses avocats ont manifesté leur préoccupation sur son état de santé.

L’ancien chancelier Héctor Timerman a déclaré dans une lettre qu’il ne sait pas s’il pourra voir le jour quand il sera condamné ou quand l’histoire l’exonèrera. « Gouverneur Morales, si vous voulez un mort, le voici », a déclaré Mirta Guerrero avant de tenter de se pendre avec une serviette dans la salle de bain de la prison Alto Comedero, province de Jujuy. « Il y a beaucoup d’inquiétudes concernant son état de santé, qui a clairement été aggravé par le nouveau harcèlement du personnel pénitentiaire », a prévenu mardi la défense de Milagro Sala. Et mercredi, une famille qui avait passé sept heures ensemble avec un corps sans vie qu’ils ont finalement reconnu comme celle de Santiago Maldonado a clairement déclaré que « l’Etat nous harcelait dès le premier jour ». Entre la perversion et l’insensibilité, ces images défilaient toute la semaine devant un pays divisé entre ceux accablés par un mélange de tristesse et d’indignation et les canailles d’applaudisseurs plus les indifférents de l’autre.

Toutes les scènes ont un trait commun : la démolition de la personne comme fin, l’attaque, la persécution incessante, l’humiliation et la diffamation. L’adversaire est désintégré cellule par cellule, réduit à l’indicible, une torture qui ne se pratique plus dans une pièce sombre, mais à la lumière du jour, incitant la complicité du public, cherchant des applaudissements, la désolation et la peur.

Le système en cours de construction ne cherche plus de dissimulation, ni de demi-vérités. Ces scènes se produisent au grand jour, prétendent la complicité, incitent au soutien de la horde. Comme le souligne Jorge Aleman, le néolibéralisme détruit non seulement les valeurs, les règles institutionnelles et juridiques, mais il capture la subjectivité pour la réformer et construire une nouvelle subjectivité. La puissance de l’Etat, l’économie, la justice et les médias qui se conjugue dans le gouvernement de Mauricio Macri rend public la scène de la persécution et la destruction de l’adversaire. Et l’impunité devant cet acte médiatisé implique l’exigence, du pouvoir à la société, de prendre cette action pour sienne ou de se résigner à l’impuissance.

La corporation des médias dénonce et condamne, en un seul paragraphe sans transition, crée un réflexe conditionné qui rend stupide. L’homme ou la femme, assis devant la télévision ou à côté de la radio, sont convoqués à la colère, à la clameur pour une justice flamboyante impie, tandis que les représentants du capital leur disent dans le colloque d’IDEA de Mar del Plata qu’avec une législation qui défend le travail est impossible de réduire la pauvreté. Les propriétaires de la richesse ont convaincu à cet homme et cette femme qui doivent être plus pauvres pour que la pauvreté puisse être combattue.

Le harcèlement de la famille Maldonado ne peut pas être compris en dehors de ce contexte. Même les militaires de la dictature ont été plus prudents en traitant les Mères afin de ne pas provoquer l’opinion publique. Il a suffi que la famille exprime ses doutes quant à l’action de la gendarmerie lors de la répression du 1er aout contre les Mapuches, pour être attaquée avec toute l’artillerie de tous les médias qu’ils contrôlent, de grands journaux, même la radio avec la complicité active de plusieurs de ses journalistes. Tous les fonctionnaires qui ont fait référence à la question étaient désobligeants envers la famille Maldonado qui avait perdu un être cher. « Nous enquêtons et il y a 20% de chance qu’il soit au Chili », « congelé comme Walt Disney », a dit Elisa Carrió, candidate de Cambiemos alors que le corps apparaissait. La sous-estimation et le ton méprisant envers la famille est devenu un slogan éditorial dans le traitement de la disparition de Santiago Maldonado. Cet abus n’est pas un phénomène isolé, un « excès », comme l’ont dit les anciens commandants de la Junte. Au contraire, c’est une règle qui a été définitivement installée avec ce gouvernement. Il faut le réifier, diminuer l’adversaire pour le désarmer et le harceler, le malmener pour le démoraliser et si possible, le détruire.

Les organisations des droits de l’homme et la famille ont essayé de maintenir une posture rationnelle, argumentative, fondée sur des preuves, institutionnelle et pacifique. Pas un seul mot de violence n’a été entendu. Ce sont des planètes en orbite autour de différentes étoiles. Deux idées d’humanité. Le monde devient de plus en plus brutal, ce qui appauvrit les idées et les poches, comme en Argentine.

La validité des accusations n’est même pas discutée, qu’elles soient réelles ou inventées. On peut être en désaccord avec le mémorandum avec l’Iran. Mais accuser de trahison à la mère patrie par une décision institutionnelle soutenue par le Congrès, plutôt que comme recherche de justice doit être interprétée comme une vengeance. Il n’est même pas nécessaire de préciser que l’ancien chancelier Timerman est accusé par une partie de la communauté juive qui est actuellement poursuivie dans l’affaire de dissimulation de preuves de l’attentat de la mutuelle AMIA en 1994. Ceux qui portent l’accusation faisaient partie de la direction de la DAIA dont l’ex président, Rubén Beraja, a été inculpé. Les accusations de trahison sont pratiquement inexistantes en temps de paix. Bernardino Rivadavia a accusé le général San Martin d’être un traître au pays. Ce sont des accusations avec l’intention de faire un dommage moral et politique que de chercher la justice. Sûrement au fil du temps, les charges vont tomber et il est probable que Timerman, malade de cancer, ne puisse pas le voir. Mais il aura été trainé dans la boue par cette humiliation, avec sa famille, juste la semaine avant les élections.

Les accusations contre Milagro Sala ont un fond politique, qui a été reconnu par les mêmes radicaux. Le gouverneur Gerardo Morales était convaincu qu’il ne serait pas capable de gouverner sans détruire l’organisation Tupac Amaru de Milagro Sala. Même si quelqu’un considère que les accusations ont quelque chose de véridique, des mauvais traitements, de l’humiliation, de l’instigation pour que d’autres prisonniers qui composaient le Tupac soient harcelés, le refus à Milagro Sala d’aller dans une clinique, le retrait du psychologue, tout cet abus effectué par les juges, notamment par Pablo Pullen Llermanos, n’a aucun rapport avec le procès. Il y a un arrière-plan plus sombre lié à la perversion, au sadisme avec une revanche du pouvoir oligarchique contre une Indienne rebelle. Le sadisme et la perversion sont permis parce que de son point de vue, le gouverneur essaie « de remettre les choses à leur place ».

En plus de cette interprétation de Jorge Alemán, les scènes d’attaque brutale et de dénigrement de l’adversaire sont décrits dans le livre « L’art de vaincre » de Jaime Durán Barba, conseiller du président Mauricio Macri. Ce livre a un chapitre intitulé « Comment détruire l’adversaire psychologiquement ». Là, il dit que dans certaines situations « le but était d’embrumer son regard avec colère pour se détruire. Démolir psychologiquement un être humain n’est pas si facile à faire, parfois l’attaque politique était si brutale que l’adversaire a été psychologiquement anéanti et est même allé jusqu’à se suicider ». Comme l’affirme Jaime Durán Barba, la politique argentine a muté dans un territoire boueux et inexploré qui opère sauvagement en communion avec la presse monopolistique et la plupart des autorités judiciaires.

Tout est poussé à son paroxysme, il ne s’agit plus de battre l’adversaire, ni celui qui surgit comme un obstacle, que ce soit un médium comme un mouvement social ou la famille Maldonado. Il s’agit maintenant de le détruire, de l’anéantir et de le démolir « psychologiquement ». Ils viennent de rapporter que Milagro Sala s’est « automutilée » dans la prison et que l’une de ses camarades, Mirta Guerrero, a essayé de se pendre avec une serviette dans la salle de bain de la prison. Il y a la lettre de Timerman, un homme humilié qui ne sait pas s’il pourra vivre pour effacer l’opprobre sur son nom, et sont les mots de désolation de Sergio Maldonado qui vient de retrouver le corps de son frère disparu il y a 78 jours. Le « changement » de Macri a apporté une nouvelle façon de faire de la politique.

Luis Bruschtein* pour Página 12

Página 12. Buenos Aires, 21 octobre 2017.

Título original : « Demolición de una persona »

* Luis Brushtein est journaliste et sous-directeur de Página12. Son récit, intime, met en évidence une vie signée par la disparition de ses frères et de son intense travail journalistique

Traduit de l’espagnol pour Le blog de Carlos Schmerkin par : Carlos Schmerkin

Le blog de Carlos Schmerkin. Mediapart, Paris, le 21 octobre 2017

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