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22 juillet 2020

Marcelo Bielsa : Pourquoi l’appelle t-on le fou ?

 

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por Sergio Zabalza*

Il y a quelques jours, une équipe dirigée par l’Argentin Marcelo Bielsa a remporté le championnat de deuxième division de football anglais. Au-delà de la récompense méritée, le fait prend une importance significative en vertu d’un geste que l’Argentin a eu il y a peu de temps. En fait, en mai de l’année dernière, Marcelo Bielsa a pris une décision qui a provoqué de l’agitation au-delà du terrain de sport : lors d’un match en championnat anglais de qualification, l’homme de la ville de Rosario, Argentine, a ordonné à ses joueurs de laisser marquer un but contre leur propre camp afin de compenser un avantage obtenu injustement : le match s’est terminé avec un partout et son équipe a donc perdu la possibilité d’être promue en première division.

La vérité est que, en plus de donner une nouvelle vitalité au fair-play anglais en perte de vitesse, ce geste du « fou » - comme on appelle souvent le DT argentin dans le milieu du football - contient une énorme valeur symbolique dont la transandance témoigne de l’état éthique de la communauté mondialisée.

Au-delà de toute autre considération, nous nous intéressons donc à aborder l’épisode à partir du sens qu’une attitude de cette nature acquiert dans un temps marqué par la mauvaise foi. Compte tenu de la valeur métaphorique qui la distingue, il n’y a probablement pas d’activité humaine qui ne soit pas infiltrée par la dimension ludique : le jeu préalable à une relation amoureuse est qualifié de jeu de guerre ou de politique. Pour autant qu’il se pratique seul, la cellule essentielle du jeu est constituée d’un joueur, d’un rival - imaginaire ou non - et d’un objet qui ne sait pas à qui il appartient. L’athlète sait qu’il rivalise avec lui-même avant de le faire contre autrui pour cette marque qui récompense l’effort pour aller plus vite, sauter plus haut ou lancer plus loin, sans oublier le grimpeur qui « joue » sa vie pour atteindre le sommet souhaité.

Maintenant, les gens disent souvent « je ne peux pas arrêter de me battre avec moi-même », en fait, les patients en thérapie se réfèrent à « je triche tout le temps » lorsqu’ils commentent le lourd sentiment de trahison que les obsessionnels, par exemple, éprouvent habituellement dans leur rumination constante. De cette façon, il y a des jeux vicieux et il y en a des vertueux. Si quelque chose introduit un traitement guidé par l’éthique de la psychanalyse, c’est la possibilité de la bonne foi : celle qui permet à un sujet de perdre quelque chose pour gagner en dignité.

La manœuvre « en jeu » est toujours la même : laisser la rivalité imaginaire enfermée dans la confrontation miroir pour mettre en mots un troisième objet - un symptôme/ballon - jusqu’alors voilé par le reproche du sujet, soit envers lui-même, soit envers l’Autre. Toute la question porte sur la quantité libidinale qu’un sujet est prêt à abandonner pour vivre avec un plus grand bien-être : le fair-play s’étend ainsi bien au-delà du périmètre d’un sport « équitable ». La vérité est que si le scénario mondialisé actuel manque de quelque chose, c’est du fair-play et de bonne foi. La soi-disant post-vérité, par laquelle toute vacherie peut être dite sans qu’elle même n’ait de conséquence, vide le discours de contenu : il n’y a pas de tiers possible dans le champ du cynisme.

Ainsi, la haine est la traduction inévitable d’une féroce rivalité imaginaire dont la conséquence la plus directe est un monde de plus en plus paranoïaque : c’est moi ou l’Autre, c’est-à-dire : c’est moi, moi, moi. La conquête sportive actuelle de Marcelo Bielsa traduit une énorme amélioration en vertu des valeurs que cet entraîneur sait mettre en jeu. Pour autant, cela vaut la peine de se demander : pourquoi l’appelle t-on le fou ?

Sergio Zabalza* pour Página 12

* Sergio Zabalza est psychanalyste. Diplômé en psychologie (UBA), Mg en clinique psychanalytique (Unsam) et actuel doctorant à l’Université de Buenos Aires. Ancien entraîneur d’équipe sportive.

Página 12. Buenos Aires, le 22 juillet 2020

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris, le 22 juillet 2020

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