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10 février 2017

« Les ressorts de la violence » Russell Jacoby

par Russell Jacoby *

 

À l’heure où s’exacerbent les extrémismes, où attentats, guerres civiles, répressions font rage, on a tôt fait d’assimiler cette violence inouïe au choc des cultures et à la peur de la différence. Prenant l’exact contrepied du discours ambiant, l’un des plus grands intellectuels américains contemporains bouscule les idées reçues et relance le débat : selon Russell Jacoby, c’est de la peur du semblable que naîtrait la violence.

Pourquoi vous être intéressé à ce sujet ?

J’ai écrit ce livre comme historien et citoyen. Je suis frappé de voir combien on présente les étrangers comme des tortionnaires alors que c’est historiquement inexact. Ce sont les guerres civiles qui ont été les plus sanglantes, notamment aux Etats-Unis. Il suffit de voir la guerre de Sécession et l’étendue des violences qu’elle a déclenchées. Le nombre de morts, plus de six cent mille, surpasse la totalité des pertes américaines dans tous les autres conflits depuis la guerre d’indépendance jusqu’à la guerre du Vietnam.

Qu’avez-vous souhaité démontrer dans ce livre ?

L’idée que la violence et la haine sont basées sur le sentiment de l’étranger est trompeuse ; c’est ce que je souhaite démontrer. C’est une question d’éducation : on est souvent élevé dans la peur de l’autre, en disant que l’on a peut-être plus à craindre de l’autre que de ce qui nous est familier, alors que ce n’est pas tant l’inconnu qui nous menace que le connu… Cette notion de similitude et le malaise qu’elle provoque vont à l’encontre de notre interprétation habituelle des conflits mondiaux, car nous aimons croire que les hostilités sont liées à de profondes différences sur la manière de vivre en société.

Le mythe fondateur d’Abel et Caïn, raconté dans la Genèse, est présenté comme le premier meurtre commis dans le monde judéo-chrétien et c’est un crime fratricide…

En effet, ce meurtre originel est fratricide. L’hostilité caractérise les relations entre frères tout au long de la Bible hébraïque : Ésaü envisage de tuer Jacob, tout comme les frères de Joseph songent à de débarrasser de lui. La Bible met en scène des frères ennemis et cette violence fraternelle semble être à l’origine des premières cités humaines, voire de l’organisation politique elle-même comme le suggère Hannah Arendt. Ce thème parcourt d’ailleurs les textes fondateurs de la culture occidentale. L’histoire de Rome (Romulus et Remus), s’ouvre sur le meurtre d’un homme par son frère. On retrouve également cette idée du meurtre fratricide dans les écrits de la Grèce antique.

Vous dites notamment que la violence s’exerce avec le plus de force entre des groupes culturellement très proches… Pouvez-vous nous donner quelques exemples ?

Aujourd’hui comme hier, la forme de violence la plus répandue oppose des communautés voisines au sein d’un même pays. Aux États Unis, la plupart des violences sont intra-communautaires : les Noirs luttent contre les Noirs, et les gangs urbains s’en prennent surtout aux gangs des quartiers voisins. Là aussi, c’est la ressemblance et non la différence qui suscite la violence. Une étude sur les homicides commis à New-York entre 2003 et 2005 montre que les trois quarts des criminels connaissent leur victime ! Par ailleurs, on peut noter qu’en 5000 ans d’histoire, les guerres civiles sont beaucoup plus importantes que les conflits internationaux. Je pense par exemple aux guerres entre nordistes et sudistes aux Etats-Unis, aux Hutus et Tutsis au Rwanda ou encore aux chiites et sunnites dans le monde musulman.

Déjà les Grecs, dans l’Antiquité, remarquaient que les conflits civils étaient plus violents que les guerres traditionnelles…

Les historiens grecs disaient que les guerres civiles étaient les plus vicieuses et les plus dangereuses, ils parlaient d’ailleurs de « guerres inciviles », remarquant que les prisonniers étaient systématiquement exécutés et les villes détruites. Platon établissait une distinction claire entre la guerre contre les étrangers et ce qu’il appelle les « dissensions entre factions ». Pour Thucydide, les « passions de la guerre civile » ne laissent aucune place au compromis, le désir de vengeance minant la réconciliation à venir.

Peut-on établir un lien entre la foi et le fratricide ?

Oui, ce lien existe. Je ne dis pas que c’est l’unique source de violence, mais il est très présent lors des guerres civiles. N’oublions pas que les violences religieuses dans l’Europe du XVIème siècle opposèrent des chrétiens à d’autres chrétiens.

Freud parlait d’ailleurs du « narcissisme des petites différences ». Qu’entendait-il par là ?

Il s’agit de l’hostilité qui surgit entre des groupes historiquement ou culturellement proches où « les petites différences » semblent susciter plus de colère que les grandes. La rancœur qu’elles engendrent nourrit les explosions de violence fratricide qui émaillent l’histoire humaine.

Toujours selon Freud, la relation homme / femme joue également un rôle très important… Pourquoi ?

La crainte de la femme perçue comme étrangère et hostile illustre ce narcissisme des « petites différences ». Les hommes les redoutent car ils ont peur de perdre leur virilité. Des milliers de règles, principalement religieuses, témoignent de cette angoisse. Une crainte qui parcourt l’ensemble de la mythologie : attiré par la femme, l’homme redoute dans le même temps de « mourir ou de se perdre » à son contact. Celle-ci est à la fois intime et étrangère à l’homme. Pourtant les femmes montrent selon moi plus d’intérêt pour la paix et la non-violence, et je pense qu’elles peuvent ouvrir une nouvelle voie dans la prévention de ces conflits. Elles ont un rôle important à jouer.

Aurélie Godefroy pour Le Monde de Religions

Le Monde de Religions, Paris, le 13/01/2014

Russell Jacoby, « Les ressorts de la violence – peur de l’autre ou peur du semblable », Belfond, coll. L’esprit d’ouverture ?, 2014 (à paraître le 23 janvier), 330 p., 19 €.
* Russel Jacoby (23 avril 1945) Prof. d’histoire US dans l’Université de Californie, Los Angeles (UCLA). Ses investigations se réfèrent, surtout, à l’histoire intellectuelle et culturelle européenne et étasunienne, à l’histoire des intellectuels et à celle de l’éducation. Certains de ses livres récents sont End of Utopie : Des polytics and Culture in the Age of Apathy (1999), Picture Imperfect : Utopian Thought for an Anti-Utopian Age (2005) et Bloodlust : On the Roots of Violence from Cain and Abel to the Present (2011).

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