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29 janvier 2016

Les narrations politiques et l’invention de la réalité

par Jorge Majfud *

 

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Au milieu de la dernière décennie aux États-Unis, chaque fois que je me trouvais dans une de mes classes à discuter ouvertement de sujets comme le féminisme ou le mariage égalitaire je ne recueillais qu’ une grande résistance, surtout de la part des étudiantes. Les rares qui osaient parler considéraient l’un, le féminisme, comme une dégénérescence propre au marxisme et l’autre comme une dégénérescence propre de l’humanité. Quant à leur tour les étudiants demandaient mon opinion, invariablement je leur répondait : « Il est possible de retarder l’histoire, mais personne ne pourra jamais l’arrêter. Maintenant la seule idée de reconnaître le mariage égalitaire comme un droit vous semble inacceptable et jusqu’à être une offense contre Dieu, mais dans dix ou quinze ans, plus d’un parmi vous se manifestera en faveur, au nom du même Dieu ».

Aujourd’hui, dans n’importe quelle classe et en dehors de celle stratégiquement appelée « bulle de l’université » (comme si le reste de la société n’était pas composé par d’autres bulles, fréquemment moins créatrices) où on aborde le même sujet, une majorité hétérosexuelle et définie comme conservatrice défend les droits des homosexuels, y compris le droit au mariage. La même chose a eu lieu avec la contraception dans les années soixante et avec le mariage interracial dans les cinquante, qui était illégal dans beaucoup d’états à l’époque où est né l’actuel président Barack Hussein Obama.

Avant que les post modernistes nient toute direction et sens des processus humains, les révolutionnaires de l’Ère moderne croyaient qu’il était possible d’accélérer l’histoire en provoquant la chute du fruit mûr, que l’histoire ne progressait pas de façon harmonieuse mais par des sauts abrupts (les révolutions). D’une certaine façon ils avaient raison : presque aucun progrès social n’a été fait sans un type de lutte, de résistance, d’action et de réaction. Chaque fois qu’on essaie d’arrêter ou de dévier le chemin de l’histoire, la violence éclate.

Le présent tyrannise notre vision du passé et de ce qui va se passer. Les gens pensent, par exemple, que parce que dans l’histoire récente les garçons s’identifient avec le bleu ciel et les petites filles avec le rose, il en a toujours été ainsi, et que cela le sera toujours, sans considérer qu’il y a à peine un siècle tous les enfants étaient habillés en blanc jusqu’à ce que les magasins des Etats-Unis inventent « les couleurs traditionnelles ». L’idée récurrente et tyrannique que « les choses sont ainsi depuis que le monde est monde » s’écroulerait rien qu’ en jetant un regard au portrait de Louis XIV, XV ou XVI avec perruques, chausses, jupes et talons hauts, montrant une jambe style Marilyn Monroe, tous symboles de masculinité de l’époque.

Peu nombreuses sont les encyclopédies qui définissent la Révolution américaine par l’oxymore de « révolution conservatrice », quand pendant des siècles et en considérant le monde de l’époque , on n’a pas vu une expérience plus radicalement réformiste et révolutionnaire. La seule omission de Dieu dans la Constitution, et l’obligation de ne mettre aucune religion dans les affaires de l’État, depuis le premier amendement et toute la Déclaration de droits , est remise en question de manière permanente par une population éduquée par la démagogie politique et prédicatrice, qui insiste sur le fait que ce pays fut fondé sur la base du christianisme et des philosophies séculières de l’époque. La légende « In God We Trust » a été introduite des générations plus tard. En fait, le serment de loyauté des États-Unis a été inventé et poussé par un chrétien socialiste qui, à la fin du XIXe siècle et en cohérence avec la Constitution, a évité le mot le Dieu, jusqu’à ce que la paranoïa maccartiste des années cinquante introduise la mention de Dieu comme façon de prévenir du communisme, ou plutôt, comme la façon d’imposer un statu quo qui se voyait gravement menacé par les mouvements sociaux qui ont héroïquement résisté au racisme et au sexisme d’idées populaires comme « l’intégration raciale c’est du communisme ».

En politique, comme en littérature, le temps est le meilleur critique. Surtout quand la vérité n’importe déjà plus.

Il est clair que Dieu n’a jamais été le problème, au moins de mon point de vue ; le problème habituel est ceux qui s’érigent en ses porte-paroles pour étendre leurs intérêts et leur contrôle social en son nom, passant au-dessus de toute évidence historique et créant un passé à leur goût.

Alors, imaginer un président socialiste aux États-Unis semble une utopie lointaine sinon impossible. Elle l’est, bien qu’en politique l’impensable finit par être adopté par les nouvelles générations. Je ne vais pas dire que le socialisme est meilleur que le capitalisme dans une société comme la société Usaméricaine. Je ne crois pas à l’importation de recettes politiques et sociales dans aucun pays. Mais je ne crois pas non plus que ce qui s’appelle vaguement socialisme soit quelque chose de nouveau dans ce pays (il suffirait de jeter un regard à son histoire et à ses programmes sociaux actuels, beaucoup plus socialistes qu’en Chine). Ce n’est pas un hasard si Karl Marx lui-même avait une opinion plus favorable de la démocratie US que des gouvernements européens de l’époque. D’un autre côté, ce qui s’appelle aussi vaguement le capitalisme ne se ressemble même par hasard à quelque chose de semblable à ce que les conservateurs identifient avec les idées des pères fondateurs. Jefferson, l’artisan de la démocratie US, n’avait aucune estime ni opinion favorable envers le pouvoir déchainé des banques. Sans commencer à considérer que Jésus, porte drapeau des capitalistes conservateurs, n’avait rien de capitaliste et qu’ils ne l’ont pas crucifié en tant conservateur, mais comme tout le contraire.

Voici le paradoxe actuel : le capitalisme a été un net progrès vers la liberté individuelle des agonîmes quand en Europe l’aristocratie héréditaire a commencé à perdre ses privilèges et son pouvoir grâce au nouveau pouvoir sans nom ni titre d’argent. Cependant, le capitalisme a dérivé vers un néo-féodalisme où les princes (les clans mega-millionnaires) ont plus de pouvoir que les gouvernements nationaux. Il suffirait de rappeler que les 62 personnes les plus riches ont autant d’argent que la moitié la plus pauvre du monde et que seulement 1 % accumule la même chose que tout le reste. Ensuite, pas nécessaire d’être un génie pour se rendre compte de comment et pour qui est organisé ce monde.

Mais, comme nous l’avons vu, ce qui est aujourd’hui inacceptable et inimaginable, sera politiquement correct demain.

Pour voir vers où vont les grands changements historiques, il faut jeter un regard long sur l’histoire, comme la conquête des droits et libertés individuelles commencée à la fin du Moyen Âge, etc. En ce qui concerne les changements politiques de court terme, il est nécessaire d’observer le niveau d’enthousiasme des jeunes. Par exemple : il est possible qu’Hilary Clinton gagne les primaires du Parti Démocrate, mais ce qui est clair c’est l’enthousiasme des adeptes de Bernie Sanders. Même en perdant, chose qui est à voir malgré les 30 % qui le placent en désavantage, il a déjà obtenu un changement inimaginable dans la narration d’une grande partie de la société. Même le triomphe général d’un showman comme Donald Trump, qui base sa campagne sur son propre ego, serait un triomphe de la réaction conservatrice au nouveau phénomène : les clans de mega-millionnaires, comme les Koch (la voix invisible, l’idéologie et morale des médias, des croyants et des hommes politiques usaméricains) malgré leur investissement d’autres milliards de dollars, comme ils planifient de le faire cette année, pourraient perdre quelque chose de plus qu’une élection.

En politique la vérité n’existe pas, mais les intérêts oui. La fiction politique n’est pas la propriété ni de la gauche ni de la droite, mais les meilleurs narrateurs sont les plus vraisemblables : ceux qui peuvent vendre une histoire et une morale (c’est-à-dire, acheter des consommateurs) comme les grandes maisons d’édition peuvent faire de tout roman de qualité moyenne un best seller mondial. En politique, comme en littérature, le temps est le meilleur critique. Surtout quand la vérité n’importe déjà plus.

Jorge Majfud* pour l’Huffington Post

Huffington Post, le 28 janvier 2016.

Le Courrier de la diaspora. Paris, le 28 janvier 2016.

* Jorge Majfud est Uruguayen, écrivain, architecte, docteur en philosophie pour l’Université de Géorgie et professeur de Littérature latinoaméricaine et de Pensée Hispanique dans la Jacksonville University, aux États-Unis d’Amérique. Il est auteur des romans « La reina de lAmérica » (2001), « La ciudad de la Luna » (2009) et « Crise » (2012), entre d’autres livres de fiction et d’essai. Twitter : www.twitter.com/majfud

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la diáspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la diaspora. Paris, le 29 janvier 2016.

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