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8 mars 2011

Les Frères Musulmans.

par Enrique Dussel*

 

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Antonio Gramsci, dans un monde très différent de l’Etasunien, l’Allemand ou à l’Arabe, parle fréquemment dans ses Cahiers de l’Action Catholique en Italie, et spécialement de sa jeunesse (qui se développera dans l’après-guerre comme les partis démocrates-chrétiens, certainement antifasciste au début). Ce dernier mouvement a aussi été très puissant en France et en Algérie (Louis Althusser lui-même a été jeune membre de l’Action Catholique en Afrique du Nord à l’intérieur la communauté française), ou en Amérique Latine, du Mexique au Brésil ou à l’Argentine, adversaires aux jeunesses de gauche du Parti Communiste et au mouvement de droite et fasciste en Italie ou en Allemagne. De cette Action Catholique, proviennent les mouvements ouvriers et universitaires, d’où seront issus les cadres syndicalistes et les hommes politiques démocrates, qui enfin s’inspireront également de Karl Marx à la fin de la décennie de 1960, et qui sur d’autres versants élaboreront la théorie ensuite nommée de Théologie de la Libération latinoaméricaine. En Égypte, en 1926, un mouvement de jeunesse démocratique et progressiste s’organise aussi, nommé les Frères Musulmans, qui avait clairement un militantisme politique populaire. Ce mouvement provient d’un « événement libérateur » explicite. Taryk Ramadan – avec qui j’ai eu à l’Université de Californie, sur le campus de Berkeley, une conversation à ce sujet – raconte que son grand-père, Hassan al-Banna (1906-1949), a vécu une expérience religieuse-politique très particulière.

En effet, Hassan, jeune homme doté d’un leadership naturel, organisateur depuis son enfance de nombreuses institutions de jeunes, musulman croyant comme son père (qui travaillait avec ses mains comme ouvrier, et était comme imam responsable d’une mosquée), spécialiste de l’arabe classique, du Coran et de ses commentaires, maître à l’école primaire par hasard à côté du canal de Suez, dans la ville d’Ismaïlia, région occupée par des britanniques à cause de son importance stratégique, a eu une étrange expérience après avoir contemplé « (…) un camp militaire anglais, en voyant comment ils déployaient leur force, leur pouvoir, leur domination, ce qui lui a produit dans son cœur de patriote amoureux de son pays, un malaise et une honte profonde. Le patriote s’est senti poussé à considérer cette occupation détestable et à reconsidérer aussi que l’Égypte avait subi une catastrophe décisive, ayant perdu tant d’occasions matérielles et civilisatrices. L’unique obstacle principal avait été celui qui empêchait la renaissance et l’élévation du pays depuis 60 ans : la perte de l’unité arabe et l’union des musulmans ».

Dans cette expérience fusionnait d’une manière originale une intuition du colonialisme à tous les niveaux. C’est pour cela qu’en mars 1928 Hassan organise une Fraternité qui commence avec sept collègues, qui se chargeraient d’aller dans les petits villages paysans pour reconstruire en premier lieu les anciennes mosquées, pour organiser une école, pour initier des coopératives (de production ou de consommation, ainsi qu’une œuvre sociale et politique) et de prêcher un renouvellement patriotique et musulman, progressiste, démocratique, pédagogique et social dans les rues, dans les cafés, dans les lieux publics. La Fraternité Musulmane aura une école de formation de cadres (Madrasat at-tahdhib). Des années après, la Fraternité est arrivée à avoir 3 millions de membres en Égypte, et aussi au Liban, en Syrie, en Jordanie, au Soudan et en Palestine. En 1933 la branche féminine de la Fraternité est organisée. Le mouvement a des revues sociales, des radios, des écoles, un centre de formation de cadres, une maison d’édition, des collections de livres théoriques et pratiques, de classiques et du mouvement lui même. Ils étaient très solidaires avec ce qui se passait dans la pauvre Palestine voisine, ils éteint solidaires en tout. Comme c’est évident, l’occupation militaire britannique et les colonies juives de la future Israël les tenaient comme ennemi principal. C’était l’institution la mieux organisée, avec des cadres et une théorie, de tout le Moyen-Orient. Le mouvement comptait avec les professeurs de l’Université al-Azhar, avec des professionnels de toutes les spécialités, avec des directeurs d’entreprises, avec de grands dirigeants syndicaux, avec des organisations de femmes dans des coopératives, et cetera. Entre 1939 et 1949, ils ont leur première confrontation politique.

La Fraternité Musulmane n’était pas un parti politique, ni à proprement dit, une organisation de la société politique. Elle se trouvait profondément enracinée dans la société civile et religieuse (deux aspects toujours indissolubles dans le monde musulman). En 1941 la Fraternité présente cependant des membres pour participer aux élections législatives. Hassan el-Banna se présente comme candidat. Le Premier ministre Mustafa Nahhas Pacha le prie, pressé par le haut commandement des troupes d’occupation anglaises, de retirer sa candidature. Les confrontations politiques se multiplient. En 1946, l’énorme « manifestation du pont Ábbas » qui réunit des centaines de milliers d’étudiants membres de la Fraternité, criant pour l’indépendance du pays. Le gouvernement tombe, mais le nouveau leader, Isamil Sidqui Pasha, lance des persécutions contre la Fraternité. Les manifestations augmentent et le gouvernement doit accepter les demandes d’indépendance de la Fraternité. En 1947, encouragée par les États-Unis et l’Union soviétique, le gouvernement égyptien adhère à la division de la Palestine. La Fraternité rompt à nouveau avec le gouvernement. Il y a d’autre part des miliciens de la Fraternité qui luttent aux côtés des palestiniens contre Israël récemment fondé. Le 12 février 1949, après une réunion avec le Premier ministre, Hassan le-Banna est assassiné. « La renaissance musulmane dont il rêvait n’impliquait pas dans son essence à une réaction contre l’hégémonie occidentale » – écrit Tariq Ramadan – bien que contre le colonialisme britannique. Ce n’était pas un mouvement islamiste, fondamentaliste ou terroriste mais démocratique et même réformiste.

Le 23 juillet 1952 fut l’épreuve du feu pour la Fraternité. La Fraternité s’est positionnée comme le mouvement central de la politique égyptienne, puisqu’il avait une présence et une autorité devant le peuple, ayant au Caire jusqu’à un million de membres. Il en faisait partie et en même temps était un arbitre politique. Quand Jamal ‘Abd an-Nasser fait le coup d’Etat militaire du 23 juillet, il s’appuie incontestablement sur la Fraternité, avec laquelle il a un dialogue fluide. La Fraternité fixe clairement les conditions : limitation de la propriété et réforme agraire, législation en faveur de la défense du travail, abolition des privilèges, indépendance du Royaume-Uni. Le 3 décembre, devant la grande foule convoquée par la Fraternité, elle somme les militaires de laisser le gouvernement aux civils. En janvier 1953, avec la ferme volonté de rester au pouvoir tel un dictateur, Nasser dissout la Fraternité et commence une chasse impitoyable contre ses membres (en accord avec les Anglais). Cette confrontation, avec la pendaison des principaux leaders de la Fraternité, avec torture pour plusieurs d’entre eux, avec la réclusion perpétuité pour des milliers, et cetera, créera une nouvelle situation. C’était la « grande épreuve » (al-mihna al-kubra).

Ainsi les œuvres de Sayyid Qutb « La justice sociale dans l’islam » (Al - ‘adala al ijtima’iyya fil - islam) (1949) et « Jalons sur la route » (Maálim fi at-tariq) (1962), écrite en prison, d’un membre formé aux États-Unis (connaisseur de l’Occident), crée une nouvelle tradition plus islamiste, qui rejette l’Europe et les États-Unis, et qui propose l’État islamique comme solution politique. Ce n’était pas la position de Hassan al-Banna, ni de la Fraternité en majorité jusque là. Devant la souffrance des persécutions, de la prison et de l’assassinat, ce groupe plus radical propose comme possible, l’utilisation des armes, et ce sera, lentement, l’une des origines des groupes islamistes fondamentalistes jusqu’à aujourd’hui.

Ce mouvement qui incendie aujourd’hui le Moyen-Orient a été le long fruit d’un mouvement théorique, pratique et politique de plus d’un siècle de grands précurseurs, tels que Jamal un ad-argent al-Afghani (1838-1897), à Rashid Rida (1865-1935), Sa’id An-Nursi (1873-1960), ‘Abd al-Hamid Ibn Badis (1889-1940) ou à Muhammad Iqbal (1873). L’événement libérateur d’Isma’iliya a continué à grandir jusqu’à se transformer en inspirateur du nouvel ordre politique autodéterminé dans le monde musulman. Hassan al-Banna, comme José Martí à Cuba, Mao en Chine ou le Che Guevara, jusqu’au sandinisme et le zapatisme (en gardant les différences et les proportions), sont des initiateurs de mouvements dans les parties distinctes du monde et du temps, qui ont anticipé les luttes contre la globalisation de l’empire qui s’étend aujourd’hui partout.

Maintenant on pourra comprendre que les prochains pas de la révolution arabe seront liés de quelque façon à la Fraternité Musulmane en Égypte, qui n’est pas terroriste ni fondamentaliste, mais démocratique et profondément arabe, musulmane. Elle sera un interlocuteur sérieux des États-Unis et d’Israël, qui exigera un traitement égalitaire et ne supportera pas une répétition de l’actuelle attitude colonialiste et de domination de ces puissances cyniques. Tous les mouvements (dont les futures sont incertains) se sont renforcés avec la participation de millions de musulmans qui en sortant des mosquées les vendredis après-midi ont participé à des manifestations politiques en exigeant liberté et démocratie. Un inespéré événement incompréhensible au XIXème Siècle : Nous nous trouvons alors face à des nouveautés qui demandent la création de nouvelles catégories théoriques critiques propres du XXIeme Siècle !

* Enrique Dussel. Philosophe, émérite de l’UAM (Université Autonome du Mexique).

La Jornada. Le Mexique, le 6 mars 2011.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi.

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El Correo. Paris, le 8 mars 2011.

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