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23 avril 2011

Le Pérou, aux portes d’un virage géopolitique

par Raúl Zibechi *

 

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Le deuxième tour des élections présidentielles du 5 juin prochain peut consacrer un changement important de rapport de forces dans la région sudaméricaine. Si le triomphe revient à Ollanta Humala, ce qui est le plus probable, la balance continuera de pencher vers une plus grande détérioration de la présence étasunienne en Amérique du Sud. Si le vainqueur était Keiko Fujimori, s’ ouvrira une période d’instabilité croissante politique et sociale, qui peut déboucher sur une crise de gouvernabilité.

Lors des précédentes élections Humala il a récolté 30% au premier tour et au deuxième contre l’expérimenté Alan García, qui dépassa 47 % des votes. Cette fois Humala a amélioré le score précédent, arrivant presque à 32 %, mais il doit se mesurer avec la fille d’Alberto Fujimori, qui a exercé un gouvernement autoritaire et dictatorial entre 1990 et 2000, a violé les Droits de l’homme, a fait un Coup d’État et a joué le rôle principal dans les cas avérés de corruption pour lesquels il a été condamné à 25 ans de prison dans plusieurs procès successifs. Même le conservateur Mario Vargas Llosa a annoncé qu’il votera pour Humala au deuxième tour, ainsi que l’ex-président Alejandro Toledo, qui au premier tour a récolté 15 % des suffrages.

Si nous observons la scène politique péruvienne depuis les trois coordonnées que je propose pour l’analyse de la transition systémique en cours (les relations entre États, le rôle des mouvements antisystémiques et du post-développement ou du Bon Vivre), il est évident que les changements que le triomphe de Humala provoquerait se concentrent sur le premier scénario. Dans les deux autres, au contraire, il y aurait plus de continuité que de changements.

Le Pérou est une pièce clef dans la stratégie de contrôle hégémonique de la puissance déclinante, les États-Unis. Dans le dernier demi-siècle, exceptée la brève période du gouvernement militaire de Juan Velasco Alvarado (1968-1975), qui s’est aligné avec l’Union Soviétique et a promulgué une vaste réforme agraire, la présence étasunienne a été consistante et constante. Le Pérou est l’une des sorties principales vers le Pacifique de la région, il articule les pays caribéens avec le Cône Sud, permet l’accès à des pays toujours instables comme la Bolivie, à la forêt amazonienne et, surtout, il a une longue frontière avec le Brésil. Le Pentagone a au Pérou quelques installations militaires qui font partie de l’anneau des bases qui encercle le Brésil.

Le Pérou est, simultanément, une pièce clef dans la stratégie d’ascension du Brésil comme puissance planétaire. « La construction de notre sortie stratégique vers le Pacifique est fondamentale pour augmenter notre capacité d’exportation », a remarqué Aloizio Mercadante lors une rencontre d’études stratégiques il y a trois ans. Actuel ministre des Sciences et Technologie du gouvernement de Dilma Rousseff, Mercadante est l’un des dirigeants les plus importants du PT de Lula, fils d’un commandant militaire reconnu et frère du colonel Oswaldo Oliva Neto, l’un des principaux planificateurs stratégiques des gouvernements petistes.

Les grandes travaux qui composent l’IIRSA (l’Intégration de l’Infrastructure Régionale Sudaméricaine) tracent une dizaine d’axes de communication multimodale entre l’Atlantique et le Pacifique, qui sont les pièces maîtresses d’un type d’intégration qui favorise la circulation des biens vers et depuis l’Asie, et bénéficient à la grande bourgeoisie pauliste. Plusieurs corridors biocéaniques qui composent l’IIRSA se rejoignent dans les ports du sud du Pérou et recueillent la production brésilienne d’un énorme éventail qui va du bassin de l’Amazone aux ports brésiliens et villes du sud et du sud-est, où se concentre la production de la septième puissance industrielle de la planète.

Le choc d’intérêts entre Washington et Brasilia est évident et prédit de fortes tensions dans les élections péruviennes. Ce n’est pas du tout un hasard que deux des conseillers de la campagne présidentielle de Humala soient membres du PT, qu’ils ont joué un rôle important dans la nouvelle image que projette le candidat etno-maison cherchant à s’approcher des classes moyennes de Lima. Bien que le Pérou ait signé un Traité de libre commerce avec les États-Unis, ce qui limite sa marge de manœuvre, du point de vue géopolitique l’alliance avec le Brésil d’un gouvernement hypothétique de Humala faciliterait les projets de long terme et, d’une manière très particulière, la construction d’une sortie solide par le Pacifique s’accélérerait .

Le deuxième intérêt du Brésil au Pérou est l’énergie. En juin 2010 l’ « Accord Énergétique Brésil-Pérou » fut signé, concernant l’exportation de l’énergie « restante » des cinq barrages hydroélectriques qui seront construits sur la rivière Inambari dans le sud péruvien. Les barrages sont financés par le Brésil et construits par de grandes entreprises brésiliennes, puisqu’il est intéressé dans la consommation de 6 673 MW qui seront exportés presque intégralement, puisque la consommation totale du Pérou est de 5 mille MW et n’a pas de nécessité de générer plus d’électricité, tandis que son voisin est en pleine expansion et a des besoins urgents de nouvelles sources d’énergie.

Sur le plan interne, Humala s’est consolidé dans la région sud, en dépassant 60 % dans de zones avec une plus grande tradition de lutte paysanne, comme Puno et Cuzco. Il a obtenu plus de la moitié des votes dans des départements andins comme Huancavelica et Apurimac, et il a récolté de vastes appuis à Amazonas, frontalière avec l’Équateur, où il y a deux ans s’est produite la rébellion de Bagua pour la défense des biens communs. Il a atteint son pire score à Lima, à peine au-dessus de 20 %, mais il a gagné dans quelques districts pauvres. A Villa El Salvador, qui a su être la référence des mouvements urbains par son niveau d’organisation, Fujimori a gagné , ce qui montre la crise sociale provoquée par la guerre contre le Sentier Lumineux et l’échec des gauches électorales.

La bourgeoisie de Lima, qui rêve de Miami et tourne le dos aux Andes, veut faire revivre l’ordre hiérarchique colonial, en optant encore une fois pour l’autoritarisme que Fujimori incarne, avec l’espoir de répéter les juteuses affaires des années 90. Mais elle ne dispose plus, néanmoins, des appuis nationaux et internationaux d’antan.

La Jornada. Le Mexique, le 22 avril 2011.

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Estelle et Carlos Debiasi.

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El Correo. Paris, le 23 avril 2011.

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