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13 mars 2015

Le Brésil, un pays sec et sombre

par Eric Nepomuceno *

 

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Ce sont environ 60 millions de Brésiliens, soit plus du tiers de la population du pays, qui souffrent du manque d’eau. Les coupures d’électricité sont de plus en plus probables dans la région du sud-ouest où se situent São Paulo et Río de Janeiro, les plus grandes métropoles du Brésil (qui totalisent à elles deux 30 millions d’habitants).

Il est vrai que la rigueur météorologique joue beaucoup sur l’anxiété et le pessimisme ambiant : il s’agit de l’été le plus sec et le plus chaud du siècle. Les réserves d’eau de São Paulo et de Río sont épuisées. Minas Gerais suit le même chemin. Reste ce que les spécialistes appellent la « réserve technique ». Dans le nord-ouest aussi les réserves sont à leur niveau le plus bas. Dans le sud, la situation n’est que légèrement meilleure, mais tout aussi préoccupante.

En d’autres termes, à moins qu’il pleuve bientôt et beaucoup, le rationnement en eau sera inévitable d’ici deux ou trois mois dans les États les plus riches du Brésil, avec toutes les conséquences que cela entraînerait pour l’économie.

Pour tenter de préparer mentalement le peuple, le gouvernement de São Paulo laisse penser que la distribution d’eau pourrait être suspendue cinq jours à la semaine.

De nombreuses industries de Río, São Paulo et Minas ont été obligées de diminuer leur activité pour économiser de l’eau. Mais il ne pleut toujours pas.

Mais la responsabilité (ou la faute) des gouvernements est aussi éclatante que celle des cieux mesquins. S’il ne pleut effectivement pas d’eau du ciel, il pleut en revanche à Brasilia [1] des modèles d’inefficacité. En huit ans, de grands pôles d’énergie éolienne, qui sont des générateurs d’électricité stimulés par le vent, ont été construits. Leur production est certes basse, mais lorsque le risque de coupures d’électricité est aussi grand, elles pourraient représenter un soulagement significatif. Alors pourquoi ne les utilise-t-on pas ? Parce que les tours ont été construites, mais pas les câbles de transmission. Par conséquent, les hélices tournent et l’énergie qu’elles produisent est perdue.

Pendant ce temps, les usines thermoélectriques sont mises en marche, et en dépit de leur consommation élevée de pétrole et de leur génération croissante de pollution, elles ne s’en sortent pas. Et, cerise sur le gâteau, il s’agit de vieilles centrales prévues pour des actions ponctuelles, non structurelles car elles tombent souvent en panne.

Il n’a pas encore été réalisé de calcul fiable sur les pertes économiques engendrées par le manque d’eau. Les coupures d’électricité à São Paulo ont fondamentalement affecté les résidences et le commerce. Mais elles affecteront sûrement ensuite l’industrie, si un rationnement est imposé.

Du fait des températures très élevées de cet été, la consommation d’électricité a augmenté de manière brutale, principalement à cause des appareils de climatisation des domiciles, bureaux et industries. Et aux heures de pointe, le système de distribution ne supporte pas ce pic de consommation.

Lors des dernières semaines, le Brésil a dû recourir, à deux reprises, à l’électricité argentine pour éviter la paralysie. Il ne s’agit pas d’acheter l’électricité mais de l’emprunter, mais désormais le pays n’a pas de quoi payer son voisin pour lui rendre la charge reçue. Il convient de mentionner que le Paraguay aussi a participé à ce prêt d’énergie.

Les nouveaux et gigantesques barrages, et leurs centrales d’énergie respectives, ont des années de retard, et il est impossible de prévoir à quelle date ils commenceront à fonctionner effectivement. Tout cela incombe au gouvernement national.

Dans le cas particulier de São Paulo, des spécialistes réclament des mesures urgentes depuis au moins 10 ans pour éviter le chaos du stockage des réserves d’eau dans le désert. Le gouvernement répondait que des études étaient menées en ce sens. Personne n’a jamais rien vu. Le gouvernement local annonce maintenant des travaux d’urgence financés par le gouvernement national. Selon leurs dires, une partie du problème sera résolue d’ici trois à quatre mois et l’eau pourra être distribuée à la zone métropolitaine de la ville, en utilisant les volumes d’eau de la rivière qui n’ont pas été autant affectés par la sécheresse.

La présidente de la République, tout comme le gouverneur de São Paulo ont été réélus il y a quelques mois. Tous deux étaient au courant de la gravité du sujet, aucun des deux ne l’a admis pendant la campagne électorale.

Le nouveau ministre des Mines et de l’Énergie de la Nation a tenté de calmer les habitants des grands centres affectés par le risque du manque d’eau en citant un vieux proverbe : « Dieu est brésilien et il fera pleuvoir ». Jusqu’à preuve du contraire, Dieu n’occupe aucun ministère à Brasilia et les responsables directs sont autres.

Les experts avertissent que la saison annuelle des pluies se termine en mars dans le sud et le sud-est du pays. L’avertissement semble être une blague de mauvais goût. Pour se terminer, encore faudrait-il qu’elle ait commencé.

Durant les 60 derniers jours, il a plu à peine 30 % de ce qui était prévu. Au Brésil, même les prévisions météorologiques échouent. Mais plus grave encore est l’échec des responsables politiques qui ne parviennent pas à apporter de solutions à l’infinité des casseroles structurelles qu’ils traînent depuis des années.

Eric Nepomuceno pour La Jornada

La Jornada. Mexique, 1er février 2015.

*Éric Nepomuceno est un homme de Lettres. Il a quitté son Brésil natal pour se rendre à Buenos Aires en 1973, où il a débuté dans le monde du journalisme dans une langue qui n’était pas la sienne. Il a alors travaillé en tant que correspondant du journal Diario de São Paulo, il a collaboré avec La opinión et avec le magazine Crisis, dirigé par Eduardo Galeano. En 1976 il déménage à Madrid, pour devenir la plume du magazine brésilien Veja en Espagne. Il démarre alors une collaboration avec Cambio 16 et avec le tout nouveau journal El País ; mais trois ans plus tard il retraverse l’océan pour s’installer cette fois au Mexique. Nepomuceno est revenu au Brésil en 1983 pour travailler de nouveau avec El País, relation qui a duré jusqu’en 1989. Il est actuellement le correspondant à Rio de Janeiro du magazine argentin Página 12. En plus de cette facette journalistique, Éric Nepomuceno est écrivain et traducteur. Il a traduit en portugais les œuvres de certains de ces amis, tels que Gabriel García Márquez, Julio Cortázar, Eduardo Galeano, Juan Rulfo et d’autres écrivains de renommée comme Miguel de Unamuno. Parmi ses traductions, on retrouve un étrange trésor : Fuego en las entrañas, un roman porno écrit par Pedro Almodóvar en 1979 lorsqu’il était fonctionnaire chez Telefónica

Traduit de l’Espagnol pour El Correo par : Floriane Verrecchia-Ceruti

El Correo. Paris, 28 février 2015.

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Notes

[1Brasilia est la capitale fédérative du Brésil.

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