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24 septembre 2018

Le Brésil et l’ombre dangereuse des casernes

par Eric Nepomuceno *

 

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Il s’agit des élections présidentielles les plus polarisées des soixante dernières années. L’air est imprégné d’incertitudes et de doutes. Et ce fut dans cette atmosphère raréfiée et inquiétante qu’avec une visibilité de plus en plus accentuée a surgi au cours des dernières semaines l’ombre ténébreuse et dangereuse des casernes.

Jamais auparavant un candidat d’extrême droite comme le capitaine à la retraite Jair Bolsonaro n’avait trouvé autant de soutien populaire au Brésil. En réalité, les candidatures antérieures n’ont même pas été viables : elles ont été défaites en chemin.

Maintenant la porte s’est ouverte et sont entrées les ombres : la possibilité qu’un candidat d’extrême droite devienne président est réelle.

Si avant, il s’agissait des simple chimères malignes, avec Bolsonaro, non : il a pratiquement assuré sa participation au deuxième tour, très probablement face au candidat de gauche Fernando Haddad, du Parti des Travailleurs (PT) de l’ex-président Lula, qui l’a nommé héritier après avoir été empêché de se présenter.

Lula, comme l’ont sait, a été arrêté, victime d’un procès totalement manipulé qui l’a condamné, sans un misérable début de preuve, de corruption. L’empêcher d’être candidat a été le pas final –du moins pour l’instant– du coup institutionnel qui a destitué, en 2016, la présidente Dilma Rousseff.

Pourquoi du moins jusqu’à maintenant ? Parce que tout peut arriver dans ce pays qui cherche avidement le fond d’un puits sans fond.

Durant les dernières semaines, et avec une plus grande force dans ces derniers jours, les militaires brésiliens ont refait surface. Le commandant de l’Armée, le général Eduardo Vilas-Boas, a dit en toutes les lettres que : il existe la possibilité qu’un candidat illégitime soit choisi. Et le même Bolsonaro l’a anticipé, après avoir dit que, s’il perd, il perdra non à cause de l’électorat, mais à cause de la fraude.

Si s’ajoute à cela ce qu’ont dit auparavant tant son candidat vice-président, le général Hamilton Mourão, que d’autres militaires de haut rang, se forme une atmosphère pour que nous ayons de mauvais présages.

Pour commencer, il est rare qu’il y ait une inversion semblable comme dans la candidature de Bolsonaro (un capitaine à la retraite) et son candidat vice-président, Hamilton Mourão (général à la retraite). A savoir une inversion un peu insolite en termes de hiérarchie : un capitaine au-dessus d’un général.

De plus, toute ou presque toute la coordination de la campagne présidentielle du capitaine est entre les mains des généraux. Tous retraités, il est vrai. Mais il est également vrai que presque tous étaient, jusqu’à il y a quelques mois, en activité, et qu’ils ont une forte influence sur ceux qui sont encore actifs.

Quand il y a un candidat qui est militaire, accompagné d’un autre militaire, qui dit des énormités raciales, homophobes, machistes et qu’ à cela suit une longue, très longue liste de positions classiques d’un troglodyte, et que ce que dit ce militaire est répété ou écouté dans un silence sacro-saint par ses collègues de caserne, quelque chose de bizarre est en train d’arriver.

Un type qui dit à une collègue député « je ne te viole pas parce que tu ne le mérites pas », ou qui défend comme façon de combattre la mortalité infantile que « les femmes soignent mieux leur sa santé buccale et les voies urinaires », qui se réfère aux descendants noirs d’esclaves en disant que « ils pèsent au moins vingt arrobes (l’arrobe étaient autrefois utilisé pour peser les cochons et les vaches) et ne servent même pas à la procréation », et qui se glorifie d’avoir eu trois enfants mâles bien qu’il regrette que la quatrième fois il a été flemmard et qu’une fille est née, c’est à dire, un tel imbécile ne mériterait pas une minute d’attention s’il n’était pas candidat à la présidentielle, et avec des possibilités réelles d’obtenir la présidence du pays le plus peuplé et avec la plus importante économie d’Amérique Latine.

Plus grave encore est de savoir que le candidat à vice président, le général Mourão, défend la possibilité que face à une situation d’anarchie, le président éventuel déclare un « auto coup d’Etat ». Et qui dit en même temps que les enfants créés par les mères et grand-mères sont figures désajustées, prêtes à être cooptés par le trafic de stupéfiants.

Ou que le général qui commande l’Armée se sente à l’aise pour dire que, selon le résultat, les élections dans deux semaines pourront donner un président « illégitime », ce qui présuppose sa destitution.

Tout cela est, bien sûr, épouvantable.

Comme épouvantable est de confirmer, dans des termes concrets, que le coup d’Etat institutionnel, appuyé par la farce juridique qui a disposé de l’omission lâche – et, par conséquent, de la complicité – de la Cour Suprême de Justice, s’est avéré être quelque chose que personne ne sait bien dans quoi il finira.

Et confirmer qu’une partie substantielle de l’électorat brésilien est capable d’opter pour un semblable troglodyte mental, éthique et moral.

Ce sont des temps ténébreux, sombres. Ce sont des temps d’horreur.

Et de dégoût.

Eric Nepomuceno*

Página 12. Depuis Río de Janeiro, le 4 septembre 2018

*Éric Nepomuceno est un homme de Lettres. Il a quitté son Brésil natal pour se rendre à Buenos Aires en 1973, où il a débuté dans le monde du journalisme dans une langue qui n’était pas la sienne. Il a alors travaillé en tant que correspondant du journal Diario de São Paulo, il a collaboré avec La opinión et avec le magazine Crisis, dirigé par Eduardo Galeano. En 1976 il déménage à Madrid, pour devenir la plume du magazine brésilien Veja en Espagne. Il démarre alors une collaboration avec Cambio 16 et avec le tout nouveau journal El País ; mais trois ans plus tard il retraverse l’océan pour s’installer cette fois au Mexique. Nepomuceno est revenu au Brésil en 1983 pour travailler de nouveau avec El País, relation qui a duré jusqu’en 1989. Il est actuellement le correspondant à Rio de Janeiro du magazine argentin Página 12. En plus de cette facette journalistique, Éric Nepomuceno est écrivain et traducteur. Il a traduit en portugais les œuvres de certains de ces amis, tels que Gabriel García Márquez, Julio Cortázar, Eduardo Galeano, Juan Rulfo et d’autres écrivains de renommée comme Miguel de Unamuno. Parmi ses traductions, on retrouve un étrange trésor : Fuego en las entrañas, un roman porno écrit par Pedro Almodóvar en 1979 lorsqu’il était fonctionnaire chez Telefónica

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris, le 24 septembre 2018

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