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10 janvier 2014

La solitude latinoaméricaine

par Emir Sader *

 

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L’Amérique latine a vécu la solitude des années 90, lorsqu’elle n’existait qu’au travers des processus de privatisation et des crises financières. En dehors de cela, on ne parlait du continent à l’étranger que pour commenter des événements sportifs ou parfois quelque élection qui pouvait porter différents noms indistinctement du type de gouvernance.

Cette solitude s’accompagnait de promesses concernant une issue qui passerait par l’intégration dans la mondialisation. Parfois on invitait un mandataire, par exemple Fernando Henrique Cardoso, pour participer à un sommet sur la « troisième voie », ceci afin d’attester qu’il restait encore un peu de vie intelligente dans le Sud du monde.

Mais en général, on préférait inviter des personnalités méprisables, tels Carlos Menem, Alberto Fujimori, Carlos Salinas de Gortari, Fernando Collor de Mello, Fernando de la Rua…, précisément parce qu’elles se soumettaient aux diktats du FMI, de la Banque mondiale, de l’OMC, tout en espérant que la mondialisation n’apporterait pas à nos pays que des capitaux spéculatifs et leur kyrielle de crises.

Aujourd’hui, l’Amérique latine connait de nouveau la solitude. Mais il s’agit d’un autre type de solitude. Plusieurs gouvernements y mènent des politiques post-néolibérales, à contre-courant des vents qui soufflent depuis le centre du capitalisme et qui sont toujours les mêmes vents néolibéraux. Ces gouvernements parviennent ainsi à échapper à la récession imposée aux pays du centre du système et qui se reproduit dans tant d’autres pays de la périphérie, y compris dans certains de l’Amérique latine.

Instruits par les expériences européennes, ces gouvernements ont réagi face à la longue et profonde crise générée dans les pays du Nord et ont lancé des politiques anticycliques qui nous ont permis de nous protéger contre la récession. Alors que, paradoxalement, dans le même temps la récession s’intensifie en Europe malgré des mesures de coupes orthodoxes.

Grâce à ces politiques, des pays d’Amérique latine, comme l’Argentine, le Venezuela, le Brésil, l’Uruguay, l’Equateur, la Bolivie ont non seulement résisté à la récession mais sont même parvenus à réduire les inégalités, la pauvreté et la misère, alors que celles-ci augmentent en Europe, aux Etats-Unis et au Japon.

C’est pour cela que ces gouvernements, bien qu’engagés dans des processus d’intensification de leurs relations extérieures, se retrouvent isolés. Il existe, il est vrai, des relations commerciales intenses avec la Chine, mais cela ne signifie pas pour l’instant l’apparition d’une force politique proposant des alternatives au néolibéralisme qui a pourtant épuisé sa force.

Il est vrai qu’il existe les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud, ndlt). Ces pays ont pris d’importante d’initiatives, telles que, par exemple, la création d’une banque commune d’investissement et de développement et le soutien aux autres pays émergents. Mais les BRICS n’ont toujours pas une ligne politique claire ni un cadre pour les alliances susceptibles de rassembler l’ensemble des pays du Sud.

Garcia Marquez disait dans son extraordinaire discours lors de la remise du Nobel de Littérature, « La solitude de l’Amérique latine », que les autres étaient prêts à accepter l’originalité de la création artistique de nos pays, mais qu’ils avaient du mal à accepter que nous développions cette même créativité pour définir nos destins. Maintenant nos pays ont trouvé la voie qui leur permettra de construire, de manière originale et créative, un futur latino-américain. Nous avons trouvé un destin commun, même si le prix à payer en est pour l’instant de vivre une nouvelle solitude. Mais au moins nous la vivons dans des sociétés souveraines, plus solidaires, avec moins d’inégalités.

Pàgina 12. Buenos Aires, 6 janvier 2014.

* Emir Sader est un philosophe, professeur de sociologie à l’Université de l’Etat de Rio de Janeiro(UERJ) et à l’Université de São Paulo (USP).

Traduit de l’espagnol pour El Correo par : Marie-Rose Ardiaca

El Correo. París, 6 janvier 2014.

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