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7 novembre 2016

La pornographie politique

par Jorge Majfud *

 

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Dans son livre récent « Progress : Ten Reasons to Look Forward to the Future », Johan Norberg, au-delà de ses omissions discutables, mentionne un sondage où trois questions basiques ont été posées à des britanniques et à des étasuniens. Seulement 5 % ont répondu correctement. C’est-à-dire que si les mêmes questions étaient posées à un groupe de chimpanzés, ceux-ci choisiraient probablement leurs réponses au hasard et 33% répondraient correctement.

Pourquoi les humains montreraient plus de sottise qu’un groupe de chimpanzés sur la politique et la société (humaine) ? La négation du changement climatique n’est-elle pas un autre exemple de cela ? Le hasard aveugle de la nature est plus savant que l’Opinion publique.

La petite expérience suggère au moins deux possibilités :

  • 1) une tendance humaine naturelle de se tromper soi même ou
  • 2) une manipulation systématique de l’opinion extérieure.

Bien qu’elle soit correcte, la première possibilité pourrait facilement se corriger avec cette autre dimension humaine appelée raison ou intelligence.

La deuxième possibilité inclut la première : la propagande exploite les faiblesses psychologiques pour accepter, avec fanatisme, tout mensonge. Autrement on ne comprendrait pas comment les peuples développés, qui ont connu la connaissance, soient capables de marcher, comme les rats et les enfants derrière la musique du flûtiste magique de Hamelin, pour se noyer dans la rivière Weser. Le flûtiste est Edward Bernays, le père de la propagande politique, auteur de L’ingénierie du consensus, de la vente de cigarettes, de guerres et de coups d’État ; la flûte, les moyens massifs de communication.

Les membres d’un pays, d’une culture, se voient et se représentent toujours beaucoup mieux que ce que les faits disent d’eux. Les Croisades ne se considèrent pas comme des actes de terrorisme de pays périphériques et sous-développés, comme l’était Europe au XIIe siècle, mais des princes et des héros du style Saint Georges, monté un cheval blanc et tuant des infidèles avec élégance, comme maintenant le font les fanatiques de l’État Islamique, habillés de noir. Aux États-Unis, le vol massif fait aux indiens fut une guerre de défense devant les assauts systématiques des sauvages (les terroristes du XVIIIe siècle et après). La spoliation de la moitié du territoire mexicain au XIXe siècle fut une autre défense du Destin manifeste, attaqué ensuite par des bandits et des assassins « d’une race hybride », sans culture et avec une religion primitive (la catholique). Les interventions systématiques et les promotions de coups des États qui ont fait des millions de morts et persécutés en Amérique Latine au cours du XXe siècle, en réalité, furent destinées à lutter contre des monstres comme Ernesto Che Guevara, un assassin sans pitié. Etcetera.

« Comme est terrible l’histoire de l’Amérique Latine. L’Amérique (USA) n’a jamais eu de dictature », a observé une fois une étudiante qui commençait à peine à découvrir l’histoire réprimée. Ce type d’évidences est la norme en dehors des universités.

« Veux-tu la vérité ou quelque chose de mieux ? », lui ai-je demandé.

La réponse d’un outsider ou d’un étasunien bien informé serait de mettre la main sur l’ironie classique de « cela est du au fait qu’aux États-Unis d’Amérique il n’y a jamais eu d’ambassade étasunienne », ou de relativiser la valeur de la démocratie de ce pays, restreinte par une longue histoire d’obscurs pouvoirs économiques et de corruptions légales.

Cependant, il n’est pas nécessaire d’être si subtil. Il suffirait de prendre n’importe quelle affirmation évidente et de la mettre entre deux points d’interrogation : « Aux États-Unis n’y a-t-il jamais eu de dictature ? » j’ai demandé. « Pendant tout son premier siècle (presque la moitié de son existence) les indiens, les noirs, les marrons et les femmes ne pouvaient pas voter, ni être élus. En fait, les noirs étaient esclaves et dans plusieurs états, ils étaient majoritaires. En fait, seulement entre 5 et 15 % de la population, qui par pur hasard étaient des hommes blancs et propriétaires, par la loi ou par usage votaient et pouvaient être élus. N’est-ce pas cela la parfaite définition d’une dictature ? »

Mais quelle importance a un raisonnement semblable quand les mythes sociaux sont, de loin, plus puissants.

C’est-à-dire l’Ère de la Pos-Vérité n’est pas quelque chose de nouveau. Mais tout au long du XXe siècle, la vérité a dû être cachée au public pour rendre possible sa manipulation. Ce qui est nouveau, c’est la volonté de la population d’ignorer les faits une fois révélés, sa complaisance et fidélité avec un mensonge révélé. L’excuse qu’on n’a pas d’accès à l’information, que les crimes des puissances civilisées et civilisatrices restent cachées, n’existe plus. Les documents originaux où les acteurs eux-mêmes reconnaissent leurs crimes (comme Hernán Cortes les avouait avec fierté dans ses lettres) sont à la portée de n’importe qui. Mais tout le monde n’est pas disposé à aller aux sources et à reconnaître les faits au-delà de ses passions et frustrations. À en juger d’après les résultats, la majorité.

C’est cela le fait nouveau : non pas la manipulation de la vérité à travers de la propagande, mais l’importance presque nulle qu’a la vérité devant une population qui ne veut pas de la vérité mais consommer les récits qui calment ses désirs et frustrations.

La politique est devenue ainsi un acte de catharsis, comme avant l’était le football et le bordel.

Heureusement les constitutions occidentales plus anciennes ont été écrites sous l’influence directe de connaissance. Mais les lois sont autre chose : elles sont fréquemment dictées par les pouvoirs qui financent les hommes politiques ou conservent une représentation disproportionnée au sein des Congrès : plus de la moitié des « représentants du peuple » sont des millionnaires c’est-à-dire représentent 2 ou 3 pour % de la population. Désormais un magnat misogyne et élitiste comme Donald Trump est « le candidat des travailleurs ».

Il y a une liberté d’expression, sans doute. Mais y a-t-il une liberté de pensée ?

Juger les réseaux sociaux comme la cause de l’Ère de la Pos-Vérité est un des lieux les plus communs de la sociologie actuelle. Et qu’en est –il de la consommation explosive de pornographie ? Ne vivons-nous pas dans une ère de pornographie épistémologique, où la vérité est la femme-objet ?

Dans la pornographie, le consommateur assume que tout est faux. Mais il doit y avoir un compromis implicite d’ auto-leurre : ce qui importe n’est pas la vérité mais l’excitation à travers la violence, quelle soit physique ou morale.

Bien que vulgarisation vide de l’érotisme, la pornographie n’aurait dans soi-même rien de méchant. Le problème est que (de même que la condition requise de croire au-delà de toute évidence, pratique commune des fanatiques religieux dans tout endoctrinement infantile et adulte) les habits et les maladresses pornographiques s’observent dans le récit et dans la conduite politique. Il ne sert à rien que les études contredisent tout ce qui est attribué à l’immigration. Ce qui compte, c’est de trouver quelqu’un qui réussit à articuler un discours fragmenté et primitif qui soutient le contraire. Ses adeptes applaudiront chaque éjaculation avec enthousiasme.

Ceux qui se proposent d’interrompre de tels orgasmes sociopathes seront vus comme des traîtres à la patrie ou à un autre totem social. La frustration de la tribu s’exorcise en exerçant le sadomasochisme fasciste et en sacrifiant quelques victimes – parmi celles-ci, la vérité des faits – que même un groupe de chimpanzés respecterait.

* Jorge Majfud

* Jorge Majfud est Uruguayen, écrivain, architecte, docteur en philosophie pour l’Université de Géorgie et professeur de Littérature latinoaméricaine et de Pensée Hispanique dans la Jacksonville University, aux États-Unis d’Amérique. Il est auteur des romans « La reina de lAmérica » (2001), « La ciudad de la Luna » (2009) et « Crise » (2012), entre d’autres livres de fiction et d’essai.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo de la diaspora. Paris, le 7 de novembre 2016

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