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29 octobre 2015

La construction de l’ennemi...

par José Pablo Feinmann *

 

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Personne, aucun politologue sérieux, ne nierait aujourd’hui que les deux bombes atomiques jetées par les Usaméricains au Japon l’ont été, non seulement pour mettre fin à la guerre, mais pour éviter que les soviétiques s’emparent de l’empire de Hirohito. Et exhiber, à titre d’intimidation, le pouvoir nucléaire dévastateur des États-Unis d’Amérique. La peur de la « vague rouge », de son expansion, de ses conquêtes, a fonctionné une fois encore. Il fallait jeter ces bombes : pour liquider les japs, bien sûr, mais – en projetant les choses vers l’avenir – parce que tous savaient que la nouvelle guerre avait déjà éclaté. La nouvelle, la vraie, qui confrontait les authentiques adversaires, l’occident et l’orient soviétique.

Alors, quelle sorte de guerre avait été la dite « seconde » ? Nombreux, aujourd’hui encore, ne savent pas répondre à cette question. La nébulosité de l’affrontement entre la démocratie d’Occident et le totalitarisme national-socialiste recouvre tout, croit et dit offrir les réponses, mais non, ment. Hitler a été, depuis le début, un allié de l’occident capitaliste. Malgré son éloquence, son art oratoire frénétique contre la médiocrité bourgeoise, le Führer, et qui ceux l’entouraient étaient les ennemis des bolcheviques. Une chose était le délire de Hitler, ses extravagances, ses attaques contre les Juifs, les handicapés, les gitans et contre ses adversaires, une autre iétait la vérité d’un poids authentique, qui cadrait avec la logique des temps : ce Führer tempétueux était le seul, en Allemagne, décidé à lutter contre les soviétiques. Seul lui pourrait arrêter la menace de la vague rouge. Les SA (SturmAbteilung) d’Ernst Röhm s’affrontaient dans les rues de Berlin aux groupes organisés des syndicats socialistes. Cela favorisait Hitler et l’Occident « démocratique ». Personne ne disait rien. « Laissez-le au fou. Pour l’instant nous avons besoin de cela. Quand il aura bien fait son travail, quand il l’aura complété, nous nous libérerons de lui. »

Cela se voit très bien dans une scène du film « Cabaret » de Bob Fosse. C’est la scène champêtre. Un jeune homme commence à chanter une douce chanson, le soleil brille, les bons Allemands prennent de la bière et accompagnent la chanson du jeune homme qui porte une chemise brune. Peu à peu, presque imperceptiblement, la chanson se crispe jusqu’à se transformer en hymne de la guerre qui proclame : Demain nous appartient. Un aristocrate de l’industrie allemande, au côté d’un ami qui est de passage en Allemagne, observe, en souriant avec un air méprisant, ironique mais approbatif, le jeune homme et tous ceux qui l’ont accompagné, en levant leurs verres de bière comme des lances de la vieille Allemagne glorieuse des Nibelungen, du Sacrum Imperium, du Premier Reich. Son ami demande : « Pourquoi ne les freinent-ils pas. Ne sont-ils pas dangereux ? » « Oui », répond l’aristocrate, « mais, pour l’instant, nous avons besoin d’eux. Ils vont nettoyer l’Allemagne des bolcheviques et des Juifs. Après, nous prendrons le contrôle ». « Vous ? » « Certes, nous : L’Allemagne ». L’Allemagne n’a pas pris le contrôle, Hitler s’est emparé de l’Allemagne.

Dans un autre film, un film majestueux dirigé par Stanley Kramer et qui a été présenté en 1961, « le Jugement à Nuremberg », on juge les juges national-socialistes, qui ont redu la justice pendant le Troisième Reich. Le procureur les accuse d’être coupables des cruautés, des frénésies des nazis. La défense, à la charge de Hans Rolfe, homme brillant et passionné, qui est vêtu d’ une toge noire et a les convictions d’un peloton entier de SS, est impeccable et implacable : « Qu’ existe-t-il du reste de monde ? Ne connaissiez-vous pas les intentions du Troisième Reich ? N’aviez-vous pas entendu les mots de Hitler transmis au monde entier ? N’aviez-vous pas lu son intention dans Mein Kampf, qui a été publiée sur toute la planète ? Où est restée la responsabilité de l’Union soviétique, qui en 1939 a offert à Hitler le pacte qui lui a permis de faire la guerre ? Où est restée la responsabilité du Vatican, qui en 1933 a signé avec Hitler le concordat qui lui a donné son prestige terrible pour la première fois ? Allons-nous déclarer coupable le Vatican ? Où est restée la responsabilité du leader mondial Winston Churchill qui en 1938 : en 1938 !, il a dit dans une lettre ouverte au journal Times : « Si l’Angleterre souffrait d’une catastrophe internationale, elle prierait Dieu qu’il nous envoyât un homme avec l’intelligence et la volonté de Hitler ». Allons-nous déclarer coupable Winston Churchill ? Où est restée la responsabilité des industriels usaméricains qui, pour gagner de l’argent, ont aidé Hitler à reconstruire son armement ? Allons-nous déclarer coupables ces industriels ? Non, monsieur le Président. L’Allemagne n’est pas l’ unique responsable. Tout le monde est aussi responsable pour Hitler que l’est Allemagne ».

Le défenseur Hans Rolfe sait ce qu’il dit. Le procureur Lawson le vérifie pendant le procès. Un supérieur le convoque à une réunion privée et là, durement, lui dit : « Vous êtes fous. Arrêtez de maltraiter ces juges. Nous avons besoin d’eux pour la nouvelle guerre, qui s’initie maintenant. Nous ne pouvons piétiner l’honneur des Allemands ». Le procureur argumente : « Ces hommes ont envoyé des dizaines de milliers des personnes dans les camps de concentration ». Le supérieur insiste : « Cela est déjà du passé. Maintenant il faut regarder vers l’avenir ». Le procureur Lawson, un libéral, un démocrate de ceux qui l’ont trouve de moins en moins aux USA, arrive à la porte, s’arrête, il regarde son supérieur et il lui dit : « Je vais vous poser une question amusante : pourquoi y a-t-il- eu- cette guerre ? » Il ouvre la porte et sort.

Pourquoi y a eu -t-il cette la guerre ? Essayons d’être brefs. Ou bien, en résumant : la terreur de la « vague rouge » s’était fixée en Allemagne, la déroute du Traité de Versailles, humiliant, maladroit. Le comble de la diplomatie de la vengeance. La République de Weimar n’a pas su créer un pouvoir, une négation joyeuse de la réalité lui permettait de jouer à la démocratie, de prendre de la bière, de chanter et danser comme Sally Bowles dans le Kit Kat Club. (Voir mon roman « L’ombre de Heidegger ». Aussi La chute des dieux dans « Il nous restera toujours Paris » [Film CASABLANCA de Michael Curtiz] : le cinéma et la condition humaine. Et, bien sûr, le film de Bob Fosse « Cabaret« et celui de Bergman « L’œuf du serpent »). La République de Weimar a commencé à se fissurer. Les syndicats bolcheviques, les activistes du socialisme, ont lutté dans les rues, dans les usines et ont cherché à sortir de la catastrophe au moyen du communisme et de l’appui de l’URSS. Le monde occidental a paniqué. Qui était le meilleur, dans cette Allemagne en ruine, pour freiner cela ?« Il y en a un très bien. Adolf Hitler. Mais il n’est pas fiable. Nous croyons qu’il est fou ». « Cela n’est pas important . Tant qu’il freine les communistes il est notre homme. Après nous nous occuperons de lui ». C’était le dialogue secret qui – nous ne doutons pas de cela – s’est tenu dans les hautes sphères du pouvoir politique et de guerre d’Occident. Alors ils ont armé à« un fou ». Ainsi ils ont créé leur ennemi le plus féroce. « Un fou »a battu les communistes, il a légalement gagné les élections (après avoir tué plusieurs de ses adversaires et avec les prisons pleines d’ouvriers, d’avocats, d’écrivains, d’hommes politiques dissidents) et il s’est disposé, sans plus, à conquérir le monde.« Le fou » était fou et sa folie fascinait l’Allemagne. :« Avez-vous vu la beauté de ses mains ? » Heidegger demande à Jaspers. Hitler pactise avec Molotov et ensuite envahit la Pologne. Il commence la guerre. Cette guerre est visualisée, maladroitement ou délibérément, comme un fruit de la folie du Führer et de son environnement de fanatiques. Faux : la guerre a lieu parce que l’Occident a armé Hitler pour qu’il freine les communistes. Que personne ne s’étonne si Henry Ford lui a rendu visite. Si Charles Lindberg s’est déclaré son partisan enthousiaste et de plus antisémite. Si Ford lui a vendu des autos et des avions. Si l’Angleterre de Churchill lui a offert ou vendu les avions pas cher les avions de la RAF (Royal Air Force), avec lesquels ensuite Hitler bombardera Londres. Quel paradoxe sinistre ! Le Lion de l’Angleterre, le grand Sir Winston, avait remis des avions au Monstre qui détruisait maintenant Londres, la ville que lui aussi maintenant, avec une ténacité glorieuse, défendait, défense qui allait lui permettre des phrases que l’Histoire allait recueillir comme exemple de courage devant l’adversité (Je peux seulement leur promettre du sang, de la sueur et des larmes), une adversité facilitée par lui même, par le héros qui protégeait maintenant son peuple de la furie des avions allemands... et anglais.

En somme, le guerrier anticommuniste qu’ils ont armé, celui qu’ils ont créé pour qu’il empêche que l’Allemagne, le centre du monde, le centre de l’Europe, la maltraitée par les négociations postérieures à la « Première Guerre mondiale », tombe entre des mains des communistes, leur a fait un tour et leur a montré son pire des visages : il allait battre les communistes et aussi les marchands nord-américains, les associés de la perfide l’Albion. Que personne ne s’étonne si maintenant il se passe la même chose. Oussama Ben Laden a été entraîné par la CIA, lui et les talibans ont aussi reçus des armes sophistiquées de la CIA, pour qu’ils luttent contre les communistes. Ensuite, les Nord-Américains ont demandé aux ex-soviétiques « comment ils se battent contre les afghans », sans obtenir de réponses satisfaisantes de militaires qui avaient été battus. C’est la même dialectique boomerang, que celle subie par les EU, aux conséquences terribles avec Hitler. Ils arment jusqu’aux dents un ennemi de leur grand ennemi, et ensuite leur allié – qui reste armé jusqu’aux dents – se retourne contre eux. L’Occident a créé Hitler et ensuite il a créé Oussama Ben Laden. Il semble exister pour créer, à plusieurs reprises, ses pires cauchemars. Maintenant, dans ces terres chaudes, la CIA est plus désorientée que jamais. Ses ennemis, comme avant les Vietnamiens, sont évanescents, voire métaphysiques, comme disait Westmoreland des groupes de guerilleros du Vietcong. Chaque fois que j’entre dans ce sujet je me rappelle la fin d’un grand film de John Milius : « Le lion et le vent » (The Wind and the Lion, 1975). Au bord de la mer, montés sur de beaux chevaux, dialoguent, le sheik (Sean Connery, dans son meilleur rôle) et son fidèle adepte, qui lui demande s’ils sont encore en danger, puisque Teddy Roosevelt les a poursuivis, rien de moins. Le sheik répond par un éclat de rire : « Nous n’avons jamais été nous, ni ne serons en danger. Ils sont le lion, mais nous... sommes le vent ».

José Pablo Feinmann* pour Página 12

Página 12. Buenos Aires, le 19 octobre 2015.

* José Pablo Feinmann philosophe argentin, professeur, écrivain, essayiste, scénariste et auteur-animateur d’émissions culturelles sur la philosophie.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la diaspora latinoamericana par : Estelle et Carlos Debiasi.

El Correo de la diaspora latinoamericana. Paris, le 27 octobre 2015.

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