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11 avril 2010

La Révolution Haïtienne et la décapitation de l’idéal européen

par José Francisco Buscaglia Salgado

 

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En 1802 à Haïti eut lieu une sanglante bataille. La victime réelle de cette bataille fut l’idéal européen et l’idée même du corpus européen comme dépositaire de cet idéal.

Pendant les premiers mois de 1802 les troupes du capitaine général Victor-Emmanuel Leclerc ont encerclé l’armée haïtienne en assiégeant la forteresse de Crête-à-Pierrot, située dans la région de Cahos dans l’intérieur montagneux de Saint Domingue, près de Petite-Rivière.

La forteresse était défendue par une troupe mixte de noirs et de mulâtres sous le commandement de Jean-Jacques Dessalines. Décidés à combattre jusqu’au dernier homme, sa résistance fut véritablement héroïque. Pour leur part, les forces d’élites du Premier Consul Bonaparte dont dû souffrir la perte de plus de deux mille hommes dans l’assaut.

Mais la victime réelle de cette bataille serait ce que j’appelle l’ « idéal européen » et l’idée même du corps européen comme dépositaire de cet idéal. Historiquement, cet idéal du corps, qui promeut le corps de l’homme européen à la hauteur de l’idéal, commence à prendre forme à la Renaissance avec la nouvelle utilisation que prennent certains concepts classiques déterrés des « Dix Livres d’Architecture », de Vitruve, et avec sa mise en parallèle de la beauté au principe analogique exprimé dans l’idée que " l’homme est la mesure de toutes les choses". [1]

De là, on a extrait tout un discours qui est venu promouvoir la suprématie de ce corpus comme demeure du sujet protagoniste, aspect idéologique qui a porté jusqu’à nos jours la revendication exclusive des héritiers de ce discours à régir le destin universel de l’homme. A l’époque qui nous intéresse, dans les Caraïbes, la suprématie de l’idéal européen fut codifié dans le monde des castes mexicaines et, surtout, dans la législation pénale raciale, dans le Code Noir français et le Code Noir Carolino espagnol.

Le premier plaçait le corpus idéal de l’européen à l’extrémité méritante d’une pente linéaire formée par cent vingt-six croisements possibles entre celui-ci et le noir.

Le deuxième prétendait couper le corps politique du monde mulâtre de Saint Domingue en un « continu » (servitude) de six catégories divisées à la moitié en fonction de ce va vers le noir ou le blanc. Cela fut précisément cet échafaudage infernal qui est tombé quand ont brûlé les champs et les plantations de la colonie française sous le cri de guerre qui a signé la dévastation totale de son économie de plantation : Coupez des têtes, brûlez les maisons ! On pourrait bien dire que là l’idéal européen a été littéralement décapité.

Le siège de la Crête-à-Pierrot a fait partie d’une vaste manœuvre destinée à poursuivre l’armée de Toussaint Louverture jusqu’à sa réduction totale. Les français, selon les mémoires du général Pamphile de Lacroix, témoin oculaire des événements, étaient soucieux d’ obtenir une victoire définitive sur un ennemi " qui n’offrait pas une résistance régulière ". [2] Suivant les pas du malheureux Enriquillo, seigneur du Bahoruco, et de ce premier peuple Cimarron (noirs qui avaient fuit) des Indes Occidentales trois cent ans auparavant, les hommes de Louverture disparaissaient dans le feuillage épais des forêts pour ensuite se regrouper et tendre des embuscades dont les conséquences furent dévastatrices, physiquement et moralement, pour les troupes républicaines françaises.

Les noirs et mulâtres de Saint Domingue semblaient n’avoir aucune peur de cette armée qui venait de conquérir l’Egypte. En chemin vers Crête-à-Pierrot, une division française est tombée sur une colonne de l’armée haïtienne. Toutes les deux allaient parallèlement sur les crêtes d’un pas de montagne à courte distance l’une de l’autre. Les noirs et mulâtres ont choisi une position provocante, tandis que les français plaçaient les pièces d’artillerie à leur adresse. Lacroix raconte que les premiers projectiles n’ont pas fait peur aux noirs : ils ont commencé à chanter et à danser ; ils balançaient leurs baïonnettes en criant " En avant ! Vous faites feu avec vos canons contre nous. " Un bataillon du cinquantième sixième régiment leur a fait plaisir en produisant un feu tellement vif qu’en un instant ceux qui n’ont pas été tués ou blessés se sont enfuis. [3] Lacroix complète ses descriptions de la bravoure et du dépit des noirs et mulâtres par des tableaux véritablement terrifiants, attribuant des actes de sauvagerie profonde à Dessalines et à ses hommes.

En plus de justifier la perte de la guerre, dans les mémoires de Lacroix toute cette rhétorique met en évidence une peur profonde et l’aspect inévitable de la défaite totale de l’armée napoléonienne. Le 9 mars des 1802 le général Boudet est entré dans le village de Verrettes, récemment pillé par les troupes haïtiennes, pour trouver les restes calcinés de maisons et habitants : « Les cadavres accumulés montraient encore les expressions de leur dernier moment : nous les avons vus agenouillés, mains ouvertes et suppliants ; la rigidité du décès n’avait pas effacé leurs gestes, qui révélaient autant de supplication que de douleur//les petites filles, avec leur poitrine déchirée, paraissaient avoir demandé de la piété pour leurs mères ; les mères embrassaient avec leurs bras cassés leurs fils égorgés sur leur poitrine. [4]

Il est intéressant de comparer ces images du tourment auquel a été soumis le corps européen à Saint Domingue avec les faits concernant la figure de l’épouse du capitaine général Leclerc, celui qui pendant son séjour dans la colonie, comme il le serait de manière universelle plus tard, fut le symbole vivant du corps européen et l’organe générateur de sa géométrie et idéalisation.

Marie-Paulette Leclerc mieux connue comme Pauline Bonaparte, la sœur du premier consul. Tandis que son conjoint se chargeait de poursuivre les révolutionnaires de Saint Domingue dans une lutte impossible pour restaurer l’esclavage et ainsi sauver de la banqueroute le trésor de la République française, la sœur de Napoléon elle se livrait à une vie de luxe, hédonisme et excès parmi les ruines du Cap Français, place forte de cette colonie qui avait été pillé et brûlée par les haïtiens juste avant son arrivée.

Première chose que fit Pauline fut de restaurer la maison du gouvernement, en faisant décorer son boudoir en argent et bleu céleste et ses appartements en blanc et jaune. Elle organisait des concerts tous les soirs et, pour jouir pleinement du menuet, a conçu des uniformes de gala pour les musiciens. Pendant que dans l’obscurité de la nuit les haïtiens se dévêtaient pour se glisser aux aguets , machette en main dans la forêt proche de Cap Français, les musiciens de la Cour de Pauline répétaient des morceaux enlevés vêtus en Dragons, en portant des casques à coiffe de crin blanc, de larges pantalons style mamelouk de couleur mauve, et casaque surchargée de broderies en fil d’or. [5] Plus incroyable encore est de penser que tandis que les hommes de Leclerc tombaient victimes des armes haïtiennes et plus tard d’une dévastatrice épidémie de fièvre jaune, Pauline envoyait des expéditions pratiquement suicides à l’intérieur de l’île à la recherche d’oiseaux exotiques pour sa collection.

Malgré ceci, la tâche des expéditionnaires n’a pas été aussi difficile que celle des esclaves que la Bonaparte enverrait couper des arbres entiers pour construire un gigantesque volière sur la place d’armes du palais, qu’elle a fait recouvrir avec les voiles d’une frégate cousues autour d’un branchage dense. A Saint Domingue, Pauline a régné comme l’impératrice de la plantation pendant que 25 000 des 34 000 hommes sous le commandement de son époux tombaient tout autour. Une des pertes fut Leclerc lui même, - après avoir extirpé le cœur et l’avoir scellé dans une urne, Pauline envoya son corps à embaumer à la manière des égyptiens anciens.

Qui aurait pensé alors que la tragique Pauline reviendrait six ans plus tard, cette fois avec un des hommes les plus riches du monde, et que comme Marie-Paulette Borghese son visage serait taillé dans le marbre blanc posant comme Vénus, œuvre de maître du grand sculpteur Antonio Cánova, se transformant ainsi dans le symbole maximal de l’idéal du corps européen dans les hauteurs du néoclassicisme le plus romantique ? Comment avoir soupçonné alors que ce visage doux qui a joué Cléopâtre sous les tropiques -alors que les corps des haïtiens étaient démembrés par les balles de canon, et les ventres des cadavres des victimes françaises de Dessalines étaient offerts ouverts au soleil et à la voracité insatiable des chiens jivaros, -parviendrait au moyen d’une métamorphose légèrement étrange à renaître couronnée comme la reine de la beauté européenne ?

Dès les premiers jours du siège de Crête-à-Pierrot les français se sont rendus compte que " déjà nous n’inspirons plus une terreur morale, et cela est le pire qu’il puisse arriver à une armée ". [6] Bien que les haïtiens soient encerclés et leur anéantissement total était sûr, l’avant-garde révolutionnaire de l’armée napoléonienne avait perdu son avantage moral et toute confiance en son entreprise. Les pertes de l’armée napoléonienne ont commencé à changer d’échelle et est arrivé le moment où les cadavres accumulés étaient si nombreux que les français ne parvenaient pas à enterrer à leurs morts. Ce fut alors qu’ils ont eu à prendre des mesures extrêmes et ont commencé à incinérer les corps. Lacroix rappelle que toutes les tentatives ont échoué pour se défaire de l’odeur de la mort : " j’ai eu la malencontreuse idée de croire qu’on pourrait de cette manière détruire avec le feu la fétidité qui nous infectait ". [7] tout s’est transformé en une grande scène où l’acteur principal, le corps lui-même de l’Européen, se soumettait aux rigidités de la putréfaction et de la désintégration.

La trame paraissait l’histoire d’une peste lascasienne, comme si une chance de punition était déclenchée par des forces supérieures à la volonté de l’homme contre les français révolutionnaires, ceux qui, en voulant défendre les Droits de l’Homme européen, ce sont laisser aller à la tâche douteuse de réduire à nouveau les hommes libres de Saint Domingue à l’esclavage le plus dénigrant. La vision de Lacroix fut véritablement apocalyptique : Fut-il parce que nous n’aurions pas réuni une quantité de bois suffisamment grand, ou fut-il parce que le parfum de la putréfaction nous a fait cesser le ramassage des cadavres, l’opération de crémation nous a été néfaste. Un parfum plus insupportable que le premier a imprégné l’atmosphère ; il était tellement pénétrant que je n’ai jamais pu arriver à désinfecter le vêtement que j’ai utilisé pour présider une opération tellement laborieuse.[…] Je suis arrivé à vérifier pendant cet essai la manière tenace par laquelle la laine retient la fétidité contagieuse dont elle est saturée. [8]

La situation tourna au désespoir. À l’incapacité des français de réduire les insurgés s’est ajouté maintenant le fait qu’ils ne pouvaient pas se défaire de leurs propres morts. C’ était comme si les morts eux-mêmes concurrençaient les vivants, leur niant le repos et leur causant une grande inquiétude ne leur ayant pas laissé éliminer le parfum de mort qui s’éparpillait partout. Les français étaient dans l’enfer lui-même.

Crête-à-Pierrot sera à la fin une victoire à la Pyrus, la bataille dont le triomphe si laborieux devait coûter la guerre aux français. Les troupes de Napoléon se dirigeaient inévitablement vers une situation qui ne finirait pas seulement par la perte de la guerre et de la colonie mais, ce qui est peut-être plus important, dans la décapitation éventuelle de l’idéal européen. Cela fut un moment de grande importance universelle, parce que là, perdu dans le Chaos, où le sujet européen fut déplacé de son rôle de protagoniste principal de l’histoire par les noirs et mulâtres de Crête-à-Pierrot qui ont défendu leur liberté autogérée de la manière la plus provocante : " Allez-y ! Faites feu avec vos canons contre nous."

Les conséquences de cet exploit, on n’est pas encore parvenu à les mesurer avec précision, bien que alors Lacroix et ses hommes aient soupçonné déjà que quelque chose très rare arrivait : Pendant que nous menions à bien le siège de la forteresse, parvenait jusqu’à nous la musique des ennemis, ceux qui chantaient des chansons patriotiques à la gloire de la France/Au-delà de l’indignation que nous sentions par les atrocités commises par les noirs, ces chansons nous produisaient un sentiment pénible. Les regards pleins de questions de nos soldats croisaient le nôtre ; ils paraissaient nous demander : " Auraient-ils raison nos ennemis barbares ? Aurions-nous été transformés en instruments serviles de la politique ? " [9]

Nous sommes ici devant un fait significatif. Était-ce ou non ponctuel, ce qui est certain, c’ est que le sujet européen fut déplacé comme maître et figure principale de la narration historique par les noirs et les mulâtres de Saint Domingue, qui chantaient maintenant les paroles de " la Marseillaise" et du "Ça ira" comme s’ ils les avaient composés eux-mêmes.
Finalement, les asservis avaient décidé de se promouvoir eux-mêmes à la place promise mais jamais possible dans les Codes Nègres. Rappelons, par exemple, que le Code Nègre Carolino espagnol, homologue du français, promouvait parmi certaines classes de mulâtres " dès leurs premières années dans leur cœur des sentiments de respect et inclination pour les blancs avec lesquels ils devait se comparer un jour ". [10]

Bien alors, si pour un asservi la possibilité d’arriver à être blanc était nulle dans le monde de la plantation, dans le théâtre humain de la révolution contre celle-ci, il serait possible de dépasser un blanc à son jeu propre. Quels étaient les vrais révolutionnaires et qu’est-il arrivé à l’idéal européen une fois que les noirs et les mulâtres, en accélérant le temps historique, ont complété simplement l’évolution promise mais jamais possible dans le Code Nègre ? A l’emplacement de Crête-à-Pierrot cet inaccessible un « jour » vint à coïncider avec le présent historique.

De fait, il peut être nécessaire de préciser avec exactitude le point où les noirs et les mulâtres ont dépassé l’idéal. Cela s’est produit à l’aube, quand les hommes de Dessalines ont été surpris par les troupes du général Jean-François Joseph Debelle pendant qu’ils campaient aux alentours de la forteresse. Les français, qui à ce moment-là étaient en compétition avec les haïtiens pour être les premiers à arriver à Crête-à-Pierrot, se sont été lancés contre ceux-ci et ont déclenché ainsi une course frénétique dans laquelle les deux armées ont couru affolées à la recherche d’un refuge à l’abri de la forteresse. Les noirs et les mulâtres sont arrivés les premiers. Ils ont immédiatement sauté le faussé et ont commencé à diriger leur feu contre les français, qui ont été désorientés en plein champs et à découvert. Lacroix rappelle que " dès ce moment (dans lequel) nous avons été démasqués, la forteresse a ouvert le feu avec tout ce qu’elle avait, et en un instant tout autour de nous a basculé ". [11] Les français et l’idéal européen ont été démasqués et ont été abandonnés à leur sort en plein champs et à découvert. Enfin, C.L.R. James était partiellement dans le vrai quand il a placé les origines de la modernité dans les Caraïbes, dans l’espace compris entre la première usine moderne, c’est-à-dire, la plantation, et la première révolution à son encontre : les événements de Saint Domingue.

À son avis, l’esclave fut le premier prolétaire et fut celui qui a eu le motif le plus clair pour se rebeller contre la propriété privée, parce que lui-même était la propriété d’un autre. Mais la transcendance de la Révolution Haïtienne va au-delà de ce qui est simplement structurel. L’activité des défenseurs de Crête-à-Pierrot est venue dévoiler le potentiel d’une nouvelle pratique discursive qui doit déstabiliser les fondations de l’idéal européen, dans le substantiel et dans ce l’est moins, ce qui fut remodelé pour le devenir de la Révolution française.

Les noirs et mulâtres avaient obligé leurs anciens maîtres à se dévoiler dans une tentative décharnée pour s’enlever le parfum de la mort qui avait saturé ses uniformes de laine. Le monde des français a changé en un instant et a été mis par-dessus tête. Les troupes d’élites de la République avaient été démasquées. Elles n’étaient déjà plus l’avant-garde révolutionnaire qui venait libérer le monde de la tyrannie monarchique. A Saint Domingue , elles n’étaient rien d’ autre que des troupes de renfort pour la maréchaussée, les milices chargées de poursuivre les cimarrons. En chantant la dernière strophe de la Marseillaise avec davantage de raison que les citoyens français eux-mêmes, les anciens esclaves mettaient en évidence et dénonçaient le sang impur de l’Europe.

Nus face au monde, les français furent détrônés de leur image d’acteurs les plus héroïques de l’histoire. Entretemps tant, Pauline livrée à ses obligations comme Impératrice de la plantation, concevait des uniformes pour des corps qui ne pourraient déjà plus les utiliser.

Les troupes du premier consul craignaient de s’être transformées en des instruments serviles de la politique. Les anciens révolutionnaires devenus maintenant exploitants agricoles avaient raison de douter. La Révolution avait été aussi démasquée, confirmant ainsi le régime représentatif qui a annoncé l’avènement de l’État bourgeois. Neuf ans avant le siège de Crête-à-Pierrot, Jacques Louis David avait montré ce même moment quand il a peint son tribut monumental à Marat. « Marat assassiné » est une œuvre majeure non seulement au sens artistique mais en tant qu’œuvre de dénonciation politique. Le tableau contient toutes les pistes qui forment les preuves du meurtre et qui nous mènent directement à identifier l’assassin : Charlotte Corday, l’agent de l’État.

C’est pourquoi je pense que cette œuvre d’art est l’antécédent le plus proche du roman d’enquête. En contraste avec ce que Habermas appelle le code de conduite "noble" dans l’ordre public-représentatif qui a étayé tout l’ échafaudage idéologique de l’ancien régime, [12] « Marat assassiné » est une composition basée non dans une formule rhétorique soutenue par le discours de la foi, mais sur une mécanique discursive, la force du mandat et le système dialectique. [13] Ceci est l’art en tant que discours rationaliste pur. Dans ce cas, la mécanique discursive opère essentiellement en fonction d’un mouvement qui permet de démasquer que la représentation graphique du corps de la victime n’est pas précisément un cadavre.

Dans cette rationalisation du fait historique le cadavre de Marat est seulement un preuve accusatoire de plus. Autrement dit, le seul corps dans cette peinture est le corps des preuves, tandis que tout ce qui feint être viande et os a de l’importance seulement comme un élément narratif plus au sein du discours légal et politique que promeut l’image.

Marat assassiné indique le lieu où l’art a été mis au service de ce que Koselleck appelle " l’automatón, la grande machine " montée pendant l’Illustration et dont la fonction a été toujours " d’armer et maintenir l’ordre ". [14] A cette époque , évidemment, la représentation la plus concrète de « l’automatón » était la Grande Armée Napoléonienne, dont les troupes d’avant-garde furent démasquées et mises en échec à Saint Domingue.

Je dois indiquer, toutefois, que contrairement au siège de Crête-à-Pierrot, cette œuvre est un discours de légitimisation de l’idéal. Marat, le révolutionnaire, est tombé. Dorénavant on s’en rappellera comme est immortalisé David, en martyr de la Patrie, figure qui devra opérer pour provoquer et maintenir l’état qui donne la mort au corps et à la personne de référence, en remplissant une fonction semblable à celle des paysans français qui, comme l’a observé Marx, ont été transformés en héros par leur participation armée au point culminant des « idées napoléoniennes ». [15] Ces paysans transformés en héros ont été les mêmes que ceux qui un jour ont couru nus dans la forêt humide tropicale de Saint Domingue. À ce moment si peu héroïque, les martyrs de la Patrie furent ces noirs et mulâtres qui ont fait douter et trembler les paysans français, pas avec leur défi suicidaire ou leur machette exterminatrice, mais simplement en chantant "La Marseillaise" mieux qu’eux.

Marat aussi git nu : il souffrait d’une maladie dégénérative de la peau qui ne lui permettait déjà pas de s’habiller ou d’être présenté en public. Ainsi, imprésentable, l’homme public a été obligé de se réfugier en privé. Ceci est un mouvement contraire aux événements de Saint Domingue, où les anciens esclaves se sont enfuis de l’espace privé, où ils étaient réduits comme propriété, pour se charger du cadre public. Dans un autre tribut à Marat, David l’a peint "comme il était au moment de sa mort". La gravure, qui est consacrée à Marat, « l’ami du peuple » , porte l’inscription suivante : « N’ayant pu me corrompre, ils m’ont assassiné ». L’épitaphe à la mort de l’idéal européen à Saint Domingue pourrait très bien dire : « Ils m’ont assassiné étant corrompu ».

Source : Casa de las Américas N° 233

- Traduction pour El Correo de : Carlos et Estelle Debiasi.

Notes :

Notes

[1Cf. Vitruvio : d’Architectura, particulièrement le livre I, chapitre III, et le livre III, chapitre I.

[2- Pamphile de Lacroix  : « Mémoires pour servir à l’histoire de la Révolution de Saint-Domingue » , Pierre Pluchon (ed.) : La Révolution de Haïti, Paris, 1995, p 325.

[3Ibid., p 327.

[4Ibid., p 328.

[5- W.N.C. Carlton  : Pauline, Favorite Sister of Napoleon, New York, 1930, pp. 75-76.

[6- Pamphile de Lacroix  : Op. cit. (en n 2), p 332.

[7Idem.

[8Idem.

[9Ibid., p 333. Cf. aussi C.L.R. James : The Black Jacobins. Toussaint Louverture and the San Dimanche Revolution, New York, 1989, p 317.

[10Code Noir Carolino, Chapitre 3, Loi 6. Cf. Javier Malagón Barceló : Le Code Noir Carolino (1784), Saint-Domingue, 1974, p 172.

[11Pamphile de Lacroix : Op. cit. (en n 2), p 331.

[12- Jürgen Habermas  : The Structural Transformation of the Public Sphere. An Inquiry into à Category of Bourgeois Society, traduction de Thomas Burger, Cambridge, 1993, p 8.

[13Habermas cite le livre de C Schmitt Römischer : « Katholizismus und politische Form ». Cf. Jürgen Habermas : Op. cit. (en n 12), p 252.

[14- Reinhart Koselleck  : Critiquez and Crise : Enlightenment and the Pathogenesis of Modern Society, Cambridge, 1988, p 33.

[15Karl Marx : «  The Eighteenth Brumaire of Louis Bonaparte », Robert C Tucker (ed.) : The Marx-Engels Reader, New York, 1978, p 613.

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