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22 janvier 2013

L’histoire du fonctionnaire chilien qui a trouvé le corps de l’artiste Victor Jara en 1973

« Il m’a été difficile de le reconnaître, il était défiguré »

par Christian Palma

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Le corps du chanteur populaire chilien a pu être sauvé après son assassinat. Un employé, sympathisant de la gauche, et l’épouse de Victor Jara, Joan, ont pu le sortir de la morgue où les militaires le détenaient en tant que NN.

Le ministre en visite à la Cour d’Appel de Santiago, Miguel Vázquez, a expédié hier à la Cour Suprême la demande d’extradition auprès des les Etats-Unis d’Amérique de Pedro Barrientos, accusé d’être l’auteur de l’homicide de Víctor Jara, survenu le 16 septembre 1973 dans le Stade National du Chili à seulement cinq jours du coup militaire d’Augusto Pinochet. Barrientos a été accusé le 28 décembre dernier aux côtés de sept autres personnes, pour sa responsabilité dans l’homicide de l’artiste et dramaturge populaire.

Après le bombardement de La Moneda et la mort de Salvador Allende, environ 500 professeurs et étudiants se sont retranchés dans l’Université Technique de l’État (aujourd’hui Usach). Parmi eux se trouvait Jara, qui donnait des cours là. Ils n’ont pas beaucoup résisté. Il y a eu des morts et les détenus ont été emmenés au Stade Chili. Jara fut prisonnier quatre jours, pendant lesquels il a été durement torturé. On lui a fracturé les mains à coups de crosse. « Joue de la guitare maintenant », lui auraient dit ses tortionnaires. Le corps de Jara fut trouvé quelques jours plus tard en dehors du Cimetière Métropolitain par les Carabiniers qui l’ont transféré en tant que N.N. à l’Institut Médico Légal.

Dans cet endroit débute l’histoire de Héctor Herrera. L’ex-fonctionnaire de l’État civil a aujourd’hui 62 ans et réside en France. En visite au Chili, il s’est entretenu avec Página/12 et il a raconté les détails de comment, parmi des centaines de morts, il a trouvé Jara, a prévenu Joan Turner, l’épouse anglaise de l’auteur interprète, ils l’ont sortis en risquant leurs vies de la morgue et l’ont enterré dans une tombe anonyme au Cimetière Métropolitain.

Que vous faisiez le 11 septembre 1973 ?

J’avais 23 ans et je travaillais comme employé administratif, faisant les cartes d’identité à l’État civil. J’ai repris mon travail le 15 septembre, avant je n’avais pas pu à cause du couvre-feu. Ce jour, un militaire a parlé du haut d’un camion et a crié : « La politique s’est terminée, maintenant au boulot ». Il a demandé des volontaires pour aller au Service Médico Légal (la morgue), ils m’ont amené moi et ils ont foutu ma vie en l’air. Ils nous ont donné des instructions : prendre la taille, le poids, le sexe, la couleur de la peau et des yeux des morts qui arrivaient par tas. De plus nous prenions les dix empreintes digitales. Nous travaillons dans le parc de stationnement du SML en plein air. Des camions arrivaient et les corps étaient jetés par terre. Nous les mettions en ligne. Ils étaient avec toute sorte de blessures et il y avait beaucoup de sang. Il y avait quelques femmes mortes, même l’une d’elles était avec son bébé. Les gens avaient les yeux ouverts et amarrés avec des fils de fer. Tous avaient les poings fermés. Il était difficile de leur ouvrir les mains. Dès qu’ils étaient fichés, les corps étaient livrés au département de dactyloscopie pour les identifier. Là, la piste se perdait.

Comment avez-vous reconnu Victor Jara ?

Je l’avais vu en 1972 lors d’un festival de théâtre au centre du Santiago. Un ami chilote qui travaillait à la morgue m’a prévenu qu’il était parmi les morts. C’était de jour, mais la cour était dans la pénombre. Il m’a été difficile de le reconnaître. Il était plein de terre et avec de nombreuses blessures. Ses cheveux étaient collés avec du sang et de la terre, et le visage était défiguré par les coups. Je n’étais pas sûr. J’ai noté ses données, mais j’ai décidé de garder sa fiche. Je ne l’ai pas remise. Je raconte tout à une amie de la dactyloscopie. Elle savait que j’étais proche de l’Unité Populaire et allendiste. À l’heure du café, je lui ai passé la fiche de Víctor sous la table. Je lui ai dit :« Il ne faut pas prévenir les milicos (nom péjoratif de militaire) mais sa famille, pour le sortir de là ». La fille m’a confirmé que c’était Víctor. J’ai cherché son dossier, je me suis rendu compte qu’il était marié à Joan et que l’adresse des deux coïncidait. J’ai voulu aller à sa maison, mais le couvre-feu m’a rattrapé. J’ai tout raconté à ma famille et le jour suivant, le 19 septembre, je pars à la première heure vers la maison de Jara. J’ai pris plusieurs bus, c’était loin. A une fenêtre Joan préoccupée apparaît, et je me suis présenté. Elle me fait entrait. Dans le living se trouvaient ses filles. L’une d’elles découpait des photos de son père : « Vous le connaissez », m’a-t-il demandé. Joan pensait que je lui apportais un message de Victor. J’ai lui dit la vérité, elle m’a pris les mains et elle a pleuré à côté de moi. Cela m’a fait réagir et j’ai décidé de l’aider à l’ensevelir avant que les milicos n’apprennent qui il était.

Avez-vous risqué votre vie ?

Oui. Nous sortons de sa maison dans une petite camionnette, elle portait dans ses mains un poncho des Andes. Nous arrivons à la morgue. Il y avait des militaires dans l’entrée. Ils m’ont fait passer et j’ai dit que Joan était fonctionnaire. Elle était très choquée par le spectacle de morts. Le corps de Víctor n’était plus dans le lieu où je l’avais laissé. J’ai demandé à un autre fonctionnaire, nous montons un escalier plein de cadavres par terre. Environ 30 corps plus loin, était, Víctor habillé avec les mêmes vêtements : des jeans, une chemise bleue et l’une veste de mauvaise qualité que quelqu’un lui a prêtée sûrement parce qu’elle était petite. Joan le voit. Elle a pleuré en silence, elle n’a pas crié. Elle l’a embrassé et elle s’est blottie. Elle a essayé de le nettoyer un peu. Je faisais attention ; s’ils nous attrapaient, je ne sais pas ce qui nous serait arrivé. Je fais rapidement les formalités légales. Après quelques minutes ils me donnent le certificat pour sortir le corps, mais elle n’avait pas d’argent pour acheter un cercueil. Joan se souvient d’un ami qui vit près de là, et nous le contactons. Il s’appelle Héctor, comme moi. Le type arrive à la morgue et les deux pleurent dans les bras. Nous achetons le cercueil. Tout dans la discrétion la plus absolue. Maintenant nous avions besoin d’un chariot de main pour déplacer le cercueil dans le cimetière, qui était près de là. Je raconte à une autre fonctionnaire de l’enceinte que nous voulons enterrer Víctor, la dame me fait un signe comme d’une guitare. « Oui », je lui réponds. « Ne dites à personne, mais à 14 :30 trois fossoyeurs vous attendront dans l’entrée et vous aideront avec le chariot », me dit-elle. Elle me donne un papier spécial. Tout prêt. Nous revenons à la morgue pour le corps, mais encore une fois il n’était pas là. Nous le trouvons. Il était nu, prêt pour l’autopsie. Nous réussissons à le sortir de là et nous l’avons mis nu dans le cercueil. Il n’y avait pas de temps. Nous le couvrons avec le poncho andin, nous avons mis ses vêtements pliés et l’avons ainsi enveloppé. Dans une salle contiguë nous le veillons avec quatre horribles petites ampoules blafardes qui éclairent à peine. Joan fut seule quelques minutes. Nous montons le cercueil dans la camionnette et nous sortons. Juste à ce moment apparaît un camion militaire avec davantage de morts. Ils ne voulaient pas reculer et là Joan fait sa première action dure, avec les mains il leur dit de se pousser, que nous avions priorité et les milicos reculent. Nous sortons. Nous arrivons au cimetière. Nous allions Joan, Héctor, moi et le fossoyeur qui tirait le chariot. Nous ne portons pas de fleurs. Nous marchons jusqu’au fond du cimetière.

Nous arrivons à l’endroit humble que nous avons pu acheter. L’espace pour Víctor été en haut d’une file de six niches. A nous quatre nous montons le cercueil. Cela fut difficile, il était très lourd. A ce moment, un fossoyeur prend une couronne fraîche d’un autre enterrement et la met sur la place de Víctor. Là je me suis effondré et j’ai lâché en pleurs. Joan m’embrasse et me dit : « C’est n’est pas le moment pour nous souvenir de Víctor, tu dois t’en souvenir chantant au Chili ». Nous sommes partis en silence. Juste à ce moment ils enterraient un militaire de rang. Il avait beaucoup de fleurs, il y avait beaucoup de gens. Je me suis dit : « Grand Dieu, deux morts par faction pourquoi, pourquoi ». Ils m’ont déposé dans ma maison, là dans la commune de Conchalí. Nous ne nous sommes pas vus pendant des années avec Joan. Moi, après avoir été quelque fois pris à cause de mon passé UP, je me suis exilé en France. Les milicos m’accusaient de falsifier des cartes d’identités pour que plus de gens votent pour Allende. Je n’ai jamais falsifié quoi que ce soit. Jamais.

Christian Palma para Página 12.

Página 12. Santiago du Chili, le 22 janvier 2013

Traduit de l’espagnol pour El Correo par  : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo. Paris, 22 janvier 2013.

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