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18 novembre 2002

L’anti-américanisme
Plus Jamais ! , Arundhati Roy

 

Récemment, ceux qui ont critiqué les actions du gouvernement des Etats-Unis (moi-même inclus) ont été appelés « anti-américains ».
L’anti-américanisme est en train d’être consacré comme une idéologie. Terme utilisé habituellement par l’establishment américain pour discréditer - pas faussement mais plutôt avec imprécision- pour définir tous ceux qui les critiquent. Une fois que quelqu’un est étiqueté d’anti-américain, le plus probable est qu’il sera jugé avant d’être écouté et que le débat se perdra dans la confusion de leur honneur national blessé.

Par Arundhati Roy

Qu’est que cela signifie ? Est-ce que vous êtes anti-jazz ? Est-ce que vous vous opposez à la liberté d’expression ? Est-ce que vous n’appréciez pas Toni Morrison ou John Updike ? Est-ce que vous êtes en conflit avec les séquoias géants ? Cela signifie t-il que vous n’admirez pas les centaines de milliers de citoyens qui ont marché contre les armes nucléaires ou les milliers de résistants à la guerre du Vietnam ? Cela signifie t-il que vous haïssez tous les nord-américains ?

Cette trompeuse confusion de la musique ,de la littérature américaines, de l’étonnante beauté physique de sa terre , des plaisirs ordinaires des gens ordinaires avec la critique de la politique étrangère des Etats-Unis est une stratégie délibérément et extrêmement effective. C’est comme une armée en retrait qui se réfugie dans une ville avec l’espoir d’arrêter le feu ennemi qui atteindrait des cibles civiles.

Qualifier quelqu’un d’anti-américain, être anti-américain en réalité, n’est pas seulement raciste, c’est un échec de l’imagination. C’est l’incapacité de voir le monde dans d’autres termes qu’ à travers ceux que l’establishment a établi pour vous : si vous ne nous aimez pas, vous nous haïssez. Si ce n’est pas bon, c’est mauvais. Si vous n’êtes pas avec nous, vous êtes avec les terroristes.

L’année dernière, comme beaucoup d’autres, moi aussi, j’ai commis l’erreur de me moquer de cette rhétorique d’après 11 septembre, en méprisant une telle une idiotie. Aujourd’hui je me suis rendue compte que cela n’en n’est pas une. En réalité c’est un astucieux effet recruteur pour une guerre mal conçue et dangereuse. Chaque jour je m’étonne de voir combien de gens croient que s’opposer à la guerre en Afghanistan équivaut à supporter le terrorisme.

Ce qui a du poids, c’est le souvenir de chacun, spécialement aux Etats Unis, de l’horreur qu’ils ont connue le 11 septembre 2001. Presque 3000 civils ont perdu la vie dans ce mortel coup terroriste. La douleur est encore profonde. La rage intense. Et une guerre mortelle et étrange s’est répandue de par le monde. Même si chaque personne qui a perdu un être cher sait sûrement qu’il n’y a pas de guerre, ni d’acte de vengeance qui puisse soulager la douleur ni rendre la personne aimée perdue. La guerre ne peut pas venger les morts. La guerre n’est qu’une brutale profanation de leur mémoire.

Alimenter encore une autre guerre, cette fois contre l’Irak, en manipulant la douleur des gens, l’empaquettant dans des programmes spéciaux de télévision sponsorisés par des entreprises qui vendent des lessives ou des chaussures de sport revient à rabaisser et dévaluer la douleur, la priver de signification. On assiste au pillage du plus privé des sentiments humains par des motivations politiques. C’est quelque chose de terriblement violent qu’ un Etat fasse cela à son peuple.

Le gouvernement des Etats-Unis dit que Saddam Hussein est un criminel de guerre, un cruel despote militaire qui a commis un génocide contre son propre peuple. C’est une précise et certaine description de l’homme. En 1988, il a semé la désolation dans des villages du nord de l’Irak et assassiné des milliers des Kurdes. Aujourd’hui, nous apprenons que la même année le gouvernement de les Etat- Unis avait attribué une subvention de 500 millions de dollars pour l’acquisition de produits agricoles nord-américains. L’année d’après, après avoir accompli avec succès sa campagne génocidaire,les Etats-Unis ont augmenté leurs subventions à 1000 millions de dollars. Et aussi lui ont livré des souches de laboratoire de haute qualité pour la fabrication d’anthrax ainsi que des hélicoptères et du matériel avec une double capacité d’utilisation dans l’élaboration des armes chimiques ou biologiques selon leurs besoins.

Le cas est, que pendant que Saddam menait à terme ses pires atrocités, les gouvernements britanniques et nord-américains étaient ses alliées les plus proches. Qu’est -ce qui a changé, alors ?

En août 1990, Saddam envahit le Kuwait. Son péché ne fut pas tant d’avoir commis un acte de guerre mais de l’avoir fait sans autorisation. Cette démonstration d’indépendance perturbe alors l’équilibre des pouvoirs dans le Golfe. En conséquence, on décide que Saddam doit être éliminé, telle une mascotte démodée.

Si l’Irak a l’arme nucléaire, alors quoi ?, ça justifie une attaque préventive ?
Les Etats-Unis sont le pays qui a le plus grand arsenal nucléaire au monde. C’est l’unique pays à l’avoir utilisé deux fois et contre des populations sans défense. Si les Etats-Unis étaient légitimés pour lancer une attaque préventive contre l’Irak, n’importe quelle puissance nucléaire serait légitimée pour lancer une attaque préventive contre une autre. L’Inde pourrait attaquer le Pakistan, par exemple ou vice-versa.

Récemment, les Etats-Unis ont joué un rôle très important pour désamorcer la crise entre l’Inde et le Pakistan, qui les avait amenés au bord de la guerre. Est-ce tellement difficile pour eux de suivre leur propre conseil ? Qui est responsable du moralisme irresponsable ? Ou de prêcher la paix en faisant la guerre ? Les Etats-Unis, que Georges W. Bush a unilatéralement proclamé « le pays le plus pacifique de la terre », a été en guerre avec un pays ou un autre tous les ans depuis ces dernières cinquante années.

Les guerres ne se font jamais pour des motifs altruistes. Elles se font pour l’hégémonie, pour des affaires. Alors, bien sûr, il y a le négoce de la guerre. Dans son livre sur la mondialisation « Le lexus et l’olivier », Tom Friedman écrit : « la main invisible du marché ne fonctionnerait jamais sans le poing. McDonalds ne peut pas se développer sans McDonnell Douglas (gigantesque entreprise aéronautique, NDT) Et le poing invisible qui garantit la sûreté dans le monde pour que les technologies de la Silicon Valley se développent, s’appelle l’armée de terre, force aérienne, flotte navale et marines des Etats-Unis » Peut être que cela fut écrit dans un moment de vulnérabilité mais c’est certainement la plus succinte et précise description du projet de globalisation corporative que j’ai jamais lu.

Depuis le 11 septembre 2001 et de la déclaration de la guerre à la terreur, la main invisible et le poing sont restés à découvert et maintenant nous avons une vision claire de l’autre arme des Etats-Unis, le marché libre, qui s’abat sur le monde développé avec un sourire crispé. C’est Le Travail de Jamais Finir, la guerre nord-américaine parfaite, le véhicule parfait pour l’expansion sans fin de l’impérialisme nord-américain.

Pendant qu’augmentent les différences entre les riches et les pauvres, le poing invisible du marché libre a rendu son œuvre à l’ évidence. Les entreprises multinationales à l’affût des « gangas (bonnes affaires) » qui produisent des énormes bénéfices ne peuvent se frayer un chemin dans les pays en voie de développement sans la connivence effective de la machine d’Etat.

Aujourd’hui, la mondialisation corporative nécessite une confédération internationale de gouvernements loyaux, corrompus et préférablement autoritaires dans des pays plus pauvres pour imposer des réformes impopulaires et écraser les révoltes. Elle a besoin d’une presse apparemment libre, de tribunaux qui font semblant d’administrer justice. Elle nécessite des bombes nucléaires, des armées en action, des lois d’immigration plus dures et des patrouilles côtières vigilantes qui s’assurent que l’argent mais aussi les marchandises et les services se globalisent, mais pas le libre mouvement des personnes, pas le respect de droit humains, pas le traités internationaux sur la discrimination raciale, les armes chimiques et nucléaires, l’émission du gaz à l’effet de serre, le changement climatique, ou Dieu nous pardonne, la Justice. C’est comme si un seul geste de responsabilité internationale pouvait faire échouer toutes les affaires.

Presque un an après que la guerre contre la terreur fut officiellement donnée finie sur les ruines de l’Afghanistan, dans tous les pays, les un après les autres, les libertés ont été rétrécies au nom de la protection de la liberté, les droits civils sont suspendus au nom de la protection de la démocratie. Tout type de dissidence est assimilé à du terrorisme. Le Secrétaire de la Défense des Etats-Unis, Donald Rumsfeld, a déclaré que sa mission dans la guerre contre le terrorisme consiste à persuader le monde qu’il faut permettre aux nord-américains de continuer avec leur mode de vie. Quand le Roi devenu fou donne un coup de pied par terre, les esclaves tremblent dans leurs cases. Il m’est difficile de le dire mais le mode de vie nord-américain est simplement insoutenable. Et cela parce qu’il ne reconnaît pas l’existence d’un monde au delà des Etats-Unis.

Heureusement, le pouvoir tient une date de caducité. Quand le moment arrive, l’empire, comme les autres qui l’ont précédé, trop étendu se détruit par implosion. Nous avons l’impression que des fissures structurelles sont apparues.

Le communisme à la soviétique a échoué non parce qu’il fut pervers de façon intrinsèque, maos parce qu’il fut faible. Il permettait à très peu de gens d’usurper autant de pouvoir. Le capitalisme du marché américain du XXIème Siécle échouera pour les mêmes raisons.

* Ecrivain indienne
Première publication dans le Guardian Weekly du 3 au 9 Octobre 2002, sur le titre de "Not Again"

Traduction pour El Correo : Carlos Debiasi

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