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22 mai 2012

Scioli, entre Cristina, Biolcati, Moyano et les Maires

L’Etat des prisons en Argentine : Lumière et ombre

par Horacio Verbitsky *

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

La résistance oligarchique, le fond de la controverse entre la Nation et la Province. Un gouvernement mou avec les puissants et cruel avec les faibles. Une délégation officielle a apporté des documents, santé et plans aux prisons visitées par Mariotto. Mais les prisonniers continuent d’être otages du mécanisme pervers de prébendes et de punitions implanté par un Service Pénitentiaire qui conduit le ministère de Sécurité. La ville comme une prison sans murs, le dilemme entre l’État Pénal ou l’État Social.

Il y a huit jours un groupe de fonctionnaires de l’Etat et de la Province de Buenos Aires sont arrivés au complexe pénitentiaire de la banlieue nord de Buenos Aires, de Saint Martin. S’y sont rendus avec eux, le Défenseur Général de Cassation de la Province [Buenos Aires], Mario Coriolano, et le défenseur public de la commune de Lomas de Zamora, Fernanda Mestrín. Le vice-ministre de la province Justice et de la Sécurité , César Albarracín, et la directrice du Service Pénitentiaire Bonaerense (Province de Buenos Aires), Florencia Piermarini, avec les directeurs de la Direction de Cabinet et du ministère de la Santé ont reçu là des fonctionnaires de l’ANSES et des ministères de l’Etat de la Santé et de l’Action Sociale. L’intention était de remédier aux défaillances constatées par le vice-gouverneur Gabriel Mariotto pendant la visite menée le 29 mars avec le sénateur Santiago Carreras, des défenseurs officiels, la Commission Bonaerense pour la Mémoire et le CELS.

Si ça c’est un homme

Les personnes privées de leur liberté qui ont parlé avec Mariotto se sont plaints des délais de leurs procès (huit prisonniers de la province sur dix n’ont pas de sentence ferme), du manque de soin et des conditions iniques de logement. Avec un seul dentiste qui consulte une heure par semaine, l’unique thérapie à problème est l’extraction. Les malades du Sida, diabète, des dérangements psychiatriques et(ou) neurologiques ne reçoivent pas de médicament. Il n’y a pas de médecins qui parcourent les pavillons ni qui visitent la soi-disant infirmerie, où ni il y a même pas un infirmier. C’est ainsi bien que le 27 décembre 2009 le gouverneur Daniel Scioli ait signé avec la présidente CFK un Accord Cadre de Coopération et Assistance de Santé dans les Prisons, par lequel la population pénitentiaire devrait partager tous les plans sociaux et de santé mis en application pour le reste de la société par les ministères respectifs de la province et de la Nation. Les vitres de toutes les fenêtres sont cassées, alors l’hiver est insupportable. Aux murs sur lesquels circulent des blattes, pendent, les câbles dénudés qui sont connectés en direct faute des prises de courant. Par décision de justice, chaque prisonnier dans cette prison construite sur une décharge doit recevoir cinq litres quotidiens d’eau potable pour boire, pour cuisiner et se laver. Dans aucune cellule il y avait plus d’un bidon, pour quatre ou cinq personnes. De plus leurs étiquettes sont photocopiées et beaucoup de détenus affirment qu’ils sont remplis d’une eau de robinet. Dans beaucoup de cellules, où les détenus passent la journée entière y compris le moment des repas, les latrines sont bouchées et dégagent une odeur épouvantable, les robinets ne ferment pas et l’eau court sans cesse et se répand sur le sol, où ceux qui n’ont pas de matelas pour dormir étendent des couvertures, dans des cellules pour deux personnes, quatre ou cinq sont entassés. Les matelas sont peu épais, inflammables et étripés par les réquisitions constantes. Le Service ne fournit pas d’éléments de propreté pour les cellules ni d’ hygiène personnelle pour les détenus.

Le système de la cruauté

Aussi le 29 mars le parlementaire Leonardo Pitlevnik et les juges des garanties Ricardo Costa et Esteban Rossignoli ont inspecté l’Unité 47, qui fait partie du même complexe. Là ils ont relevé « l’existence de rats et de blattes ; manque de place pour étudier malgré la demande des personnes détenues ( 80 et la liste d’attente est de 150) ; peu de fonctionnaires pénitentiaires pour fournir sécurité et contrôle ; une assistance défectueuse du personnel médical ; surpeuplement et détention d’armes blanches ». Le directeur de l’U47, le préfet Fernández, ne savait pas combien de professionnels de santé et ni de quelles spécialités consultaient ni à quel horaire. Il n’a pas non plus pu répondre sur l’entreprise qui fournissait les aliments : bien que s’appelle « Resaka » le tampon sur les documents vérifiés disait « Cook Master ». même chose avec la dératisation ordonnée : tandis que les détenus mentionnaient que « tout était pareil », les pénitentiaires ont dit que « le nombre d’animaux avaient été réduits ». Le 18 avril, la Cour Suprême de Justice Provinciale a ordonné de mener des actions pour réduire les niveaux de violence et « sauvegarder le maintien des droits de l’homme » vu « le désordre et la consommation de stupéfiants ».

La Cour a décidé que le ministre de Sécurité, Ricardo Casal, et la procuratrice générale, Marie Falbo, l’informent de façon trimestrielle « en détail et avec précision » sur « l’instauration de mécanismes alternatifs de résolution de conflits, intensification du contrôle de gestion et continuité de la surveillance ». De plus, la Commission Interaméricaine des Droits de l’homme a accordé une mesure de précaution sollicitée par le CELS et la Commission Provinciale pour la Mémoire après l’assassinat par coups du prisonnier Patricio Barros Cisneros, et a mis en responsabilité l’État National pour l’intégrité et la vie des personnes privées de liberté dans le Complexe Conurbano Du Nord. « Les homicides dans les unités pénitentiaires provinciales ont augmenté presque 20% au cours de la dernière année. Ces morts s’accompagnent d’ une situation persistante d’entassement, de tortures, de mauvais traitements et de privations structurelles de droits. La violence extrême dans les lieux d’enfermement s’explique, en général, par ce qu’ a fait ou cesser de faire le SPB, qui apparaît comme intouchable. La négation politique de la situation nourrit les réponses répressives et a réaffirmé l’autonomie avec laquelle le SPB agit », soutient la présentation. Après la visite des prisons, Mariotto s’est réuni avec Scioli qui, devant l’avertissement que la Nation s’occuperait de ce que ne faisait pas la province, a décidé que plusieurs ministères apportent différentes solutions aux problèmes les plus urgents. Ainsi, la direction de cabinet et les ministères provinciaux de Santé et de Développement social ont envoyé des caravanes avec l’équipement nécessaire pour émettre des cartes d’identité, accès à des assistantes sociales, médecins et des dentistes. Au sein du Complexe Conurbano Du nord, ils ont rencontrés les fonctionnaires de l’ANSES qui devaient relever la situation de chaque prisonnier et ceux du Développement social de la Nation charger d’octroyer des plans sociaux dédiés aux détenus.

Passer de la Liste

Malgré la présence du vice-ministre Albarracín et du chef du SPB Piermarini, la délégation a attendu des heures et ne s’est présentée pour réaliser les formalités qu’une poignée de détenus. C’était le défenseur public Mestrín qui a pris l’initiative et a réclamé que les représentants de l’ANSES soient admis dans les pavillons au lieu d’espérer que le Service pénitentiaire amène les détenus à eux. Après avoir été admis, ils ont vérifié que la majorité de la population recluse ignorait la visite qui avait lieu et que les listes de ceux qui recevraient ces prestations étaient établies par les « bien-vus » / surveillants du Service, connus dans les prisons comme Los Limpieza.

C’est le cœur du problème de la prison : la vie et la mort dépendent d’un système de prébendes et de représailles administrées par le SPB, dont le bras exécuteur c’est Los Limpieza, des équivalents Des buchones chez les policiers et des transas dans les quartiers, tous à leur tour réminiscences du système des Kapós avec lequel les camps de concentration du nazisme étaient administrés. Ainsi, les meilleures intentions du système politique ou des organismes de défense des droits de l’homme sont dévorées par ce marécage sans loi et les institutions, où la vie ne vaut rien. Pour dépasser cette limite et en réponse à la mesure de précaution de la CIDH, le Pouvoir exécutif a décidé de former une commission avec siégeant au ministère de Justice et des Droits de l’homme de la Nation, avec les délégués de la Chancellerie, les secrétariats nationaux et provinciaux des droits de l’homme, le ministère de Sécurité de Buenos Aires, le CELS et la CPM, où il s’agira d’adopter et de mettre en application des mesures permanentes et avec un soutien institutionnel. On commencera par le Buenos Aires, mais cela s’étendrait ensuite au reste de pays.

La prison et le bidonville.

Tandis qu’Albarracín et Piermarini attendaient à l’entrée du Complexe Pénitentiaire, Mariotto rencontrait à l’Université Nationale de Saint Martin le recteur Carlos Ruta et la doyenne du Centre Universitaire qui fonctionne dans la prison, Gabriela Salvini, ceux qui ont invité le vice-gouverneur à visiter deux projets commencés par des détenus dans le Complexe et poursuivis dans deux des bidonvilles de Saint Martin après avoir retrouvé leur liberté. L’un des collaborateurs de Salvini, qui s’est présenté comme la troisième génération de cartonniers, a dit que la situation n’était pas très différente entre la prison et les bidonvilles, parce que se manifeste dans les deux l’abîme social et la désintégration causés par les politiques néolibérales. Le travail, l’éducation et l’art sont les formes du sauvetage qu’ils conçoivent. Waldemar Cubillas a commencé à étudier la sociologie en prison et il a mené un recensement dont il est ressorti qu’un pourcentage élevé de ses collègues de réclusion ne savaient pas lire ni écrire. Après être sorti de la prison, il est revenu au bidonville La Carcova (avec accent sur l’o, comme ses habitants le prononcent), avec l’intention de renouveler le programme d’alphabétisation pour adultes qui avait commencé au Centre Universitaire de la prison. Mais la réalité de la ville a imposé ses conditions et c’est ainsi a surgi la bibliothèque populaire La Carcova, où se réunissent des douzaines de jeunes garçons de 6 à 12 ans pour lire, pour raconter et écrire des histoires et recevoir de l’aide scolaire. « Voici le Baratineur », dit Waldemar. Un petit brun rasé aux yeux et cils énormes, acquiesce.

– Pourquoi te nomment-ils ainsi ?

– Parce que je suis celui qui invente les contes –répond-il avec fierté.

Cette cabane de 2 mètres sur 3 des a été construite par avec des bois du ramassage de cartons. Sur le sol de terre, sont placés les restes d’un tapis mité. Le mur de devant a été fait de brique séchée sur des planches pour atténuer le froid. « Nous l’avons fait depuis en bas, sans aide de personne, parce qu’ainsi commencent les choses qui valent », dit Waldemar. A coté de la bibliothèque, ils ont construit avec le même système une étable, pour protéger un vieux poney qu’on leur a offert quand il ne pouvait plus tirer la carriole. Un garçon a proposé de le nommer Néstor, Néstor a suggéré l’autre « en bloc », pour l’ensemble de cumbia villera [musique de bidonsvilles] qui chante :

« Nous avons toujours été comme lumière et ombre
que sans l’ombre il n’y a pas de lumière
et sans la lumière il n’y a pas d’ombre. »

Enfin, tous se sont mis d’accord pour donner Tornade, comme nom au bourrin qui le porte avec l’ exiguë décence qui lui reste. À quelques mètres de la bibliothèque et de l’étable, se trouve, le sanctuaire, partagé par trois divinités populaires : San la muerte , le Gauchito Gil et l’Yorouba Iemanyá. Toujours entouré par les pibes [jeunes garçons de la rue] qui le suivent comme un leader et un modele, Waldemar réfléchit aux territoires qui définissent sa vie. « La prison c’est comme le bidonville avec des murs, les gens ce sont les mêmes, les relations se ressemblent. »

Entre les cordes

Je lui demande s’il connaît le sociologue français résidant aux États-Unis Loïc Wacquant. Oui, bien sûr. après avoir lu son livre « Entre les cordes », le récit sur son expérience comme boxeur dans le gymnase du quartier appauvri de Chicago, Waldemar et Graciela ont décidé de créer une école de boxe dans la prison, qui n’a pas été encore inaugurée à cause des restrictions imposées par le SPB depuis la visite de Mariotto. Ils ont aussi lu « Les prisons de la misère  », du livre de Wacquant qui a été édité en Argentine en pleine crise de 2000. Les mêmes qui hier « militaient en faveur de l’État minimal en ce qui concerne les prérogatives du capital et de l’utilisation de la main-d’oeuvre, exigent aujourd’hui avec une ferveur égale plus d’État pour masquer et contenir les conséquences sociales délétères de la dérégulation du travail salarié et de la détérioration de la protection sociale », dit-il. « À l’atrophie délibérée de l’État social, correspond, l’hypertrophie de l’État pénal ». L’objectif de cette politique est « de calmer la crainte des classes moyennes et élevées grâce au harcèlement permanent des pauvres dans les espaces publics », comme cela arrive ici avec les opérations de tolérance zéro de Scioli et de Casal . Il ajoute qu’avec la doctrine de « la tolérance zéro » s’est aussi propagée « la rhétorique militaire de la ’guerre’ au crime et de la ’reconquête’ de l’espace public, qui assimile les délinquants (réels ou imaginaires), les sans-abri, les mendiants et autres marginaux à des envahisseurs étrangers, ce qui facilite l’amalgame avec l’immigration, qui donne toujours des bénéfices électoraux ». En revanche, « difficile d’essayer d’appliquer aux violations patronales du droit du travail ou du droit social la tolérance zéro ». Les prisons « ne sont pas pleines de criminels dangereux et endurcis, mais de condamnés pour des affaires de stupéfiants, de vols, de larcins ou des simples troubles à l’ordre public, sortis pour l’essentiel des secteurs précarisés de la classe ouvrière ».

L’ascension irrésistible de l’État pénal « traduit la mise en œuvre d’une politique de criminalisation de la misère qui est le complément indispensable de l’introduction du travail salarié précaire et mal rémunéré ». Le désinvestissement social « renferme et requiert le sur-investissement dans la prison ». Dès 1975 dans les quartiers ouvriers du Grand Paris « la courbe du chômage et de celle de la population pénitentiaire suivent sévèrement une évolution parallèle ». L’alternative à la prison est de se résigner aux postes de travail incertains. Wacquant propose « la création de nouveaux droits du citoyens, tels comme des revenus d’existence, indépendants de la réalisation ou non d’un travail, l’éducation et la formation à vie, l’accès effectif au logement pour tous et la couverture médicale universelle, accompagnée par une reconstruction agressive des capacités sociales de l’État ». De ce choix dit il « dépend le type de civilisation que l’Europe cherche à offrir à ses citoyens ». Cela semble penser pour l’Argentine.

La deuxième groupe de visite s’est rendu vers un « lieu de goutter » installé par un autre ex-détenus dans une maison familiale de Sarmiento, encore un bidonville de San Martin. L’État va aider à déplacer une montagne de décombres et d’ordures et à construire un bâtiment plus grand pour répondre à l’énorme demande et pour permettre qu’il soit aussi utilisé pour l’aide scolaire. Pour l’instant sans diffusion publique, ont aussi commencé dans des bidonvilles de la Capitale et du Conurbano Bonaerense [banlieu de Buenos Aires] les actions nationales que coordonne le secrétaire de Sécurité, Sergio Berni, et auxquelles participent les ministères d’Alicia Kirchner, de Juan Manzur, d’Alberto Sileoni, de Nilda Garré, d’Arturo Puricelli et de Florencio Randazzo. Elles sont conçues pour repêcher des exclus, revers de la médaille des opérations tolérance zéro, criminalisantes et stigmatisantes que Scioli [Gouverneur de la Province de Buenos Aires] et Casals conduisent dans les villes de la Province de Buenos Aires. Pour dire dans les termes de Loïc Wacquant, au lieu de l’État Pénitence, un retour graduel de l’État Providence.

Página 12. Buenos Aires, le 19 mai 2012.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de : Estelle et Carlos Debiasi

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El Correo. Paris, le 20 mai 2012.

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