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2 octobre 2019

Sur la fin de l’oppression

Jour de gloire au Rick’s, Café Américain

par Horacio González *

 

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Une scène de Casablanca, toujours dans nos plus chers souvenirs, avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman, dans le plus célèbre film de 1942, nous rappelle un peu la résistance et le sacrifice insondable des hommes et des femmes plongés dans la boue de l’histoire, comme l’a toujours dit José Pablo Feinmann [1]. L’orchestre du Rick’s ne pouvait jouer n’importe quoi, à cause de la surveillance de la police aux ordres du gouvernement de Vichy, l’administration fantoche de l’occupation allemande en France, qui regardait. La pas très fiable, mais dans le cas vraiment menaçante, la gendarmerie coloniale du Maroc, qui gardait la ville de Casablanca. Vient ensuite Lazlo, le militant insoumis, comme on l’appellerait aujourd’hui. Il veut agir à tout prix, exprimer à tout moment son opposition, son rejet juste du régime d’occupation. Et dans le Rick’s, debout devant l’orchestre du Café, devant le chef de la police, il commence à chanter la Marseillaise pour que le clarinettiste, le pianiste, le ... ma mémoire s’estompe en ce qui concerne l’identité des autres instrumentistes, pour que les musiciens l’accompagnent. Cela ne se produit pas tout de suite, car les artistes de cabaret doutent. Il est logique qu’ils éprouvent de la peur même s’ils interprètent l’hymne national, car des officiers nazis au bar chantaient leurs chansons préférées. Les circonstances ne semblaient pas propices dans ce suspect casino clandestin du Maroc.

Mais les musiciens regardent Rick, le propriétaire du bar - comme chacun sait, l’une des meilleures performances de Bogart, ou du moins la plus mémorable. « Rick », cet homme qui se déclare indifférent à tout, seulement absorbé par ses postures et ses malheurs. Et que fait le Rick apparemment impassible ? Avec un léger signe de tête mesuré indique que oui, l’orchestre peut défier le farfelu chef de police et les euphoriques nazis. Le chef de la police française aux ordres de l’armée d’occupation, roublard opportuniste mais au plus profond de lui, il est mécontent de l’occupation de la France. Au fond de lui, il est également mécontent de la subordination de la France. Et la Marseillaise sonne ; les gens du coin chantent, le militant croit en raison de sa contestation à la force d’occupation, de sa présence d’esprit, de sa conviction et de sa foi en la rédemption du pays. Allons enfants de la patrie ... le jour de gloire est arrivé... [2]

Rick ne fait pas le moindre effort pour s’en octroyer le mérite, cette émotion du jour, il est sur autre chose. Mais quand les patates brûlent, à ce moment culminant où il est impossible d’être au-dessus de la mélée [en français dans le texte], au dessus de tout ce qui est important qui arrive, ce moment qui est défini par un grain de temps infime et fugace, Rick expose sa figure aventureuse enveloppée dans son romantisme subreptice, quelque chose qui ne l’avait jamais quitté. Il a gardé les vertus du résistant éteintes, mises en sourdine. La gloire il l’a laissée au militant, dont le rôle n’était pas seulement naïf ou subalterne. Il est vrai que le militant Lazlo se croyait l’initiateur de toute la scène. Mais les événements s’étaient produits par un signal microscopique de Rick. Cependant, sans le prétendu détonateur agité par le militant, Rick n’aurait pas agi non plus. Une action - celle du mélancolique aventurier déraciné - chevauche l’autre, celle du militant fébrile et convaincu. Les deux ont besoin l’un de l’autre, tout comme ils aimaient la même femme. Les deux étaient un.

C’est que le couple apparemment contradictoire entre aventurier et militant, propagé mais qui n’a pas été inventé par Sartre, reste valable pour penser les questions ardues de la décision politique. Il est vrai que le film Casablanca est une histoire d’amour au service d’une propagande en temps de guerre, mais comme nous le savons, il a mystérieusement transcendé tous ses motifs originels. C’est pourquoi il n’est pas moins vrai que cela soulève la question toujours fondamentale d’une passion intime au milieu d’une conflagration guerrière générale. Alors, quel côté des émotions fondamentales triomphe, mémoire affectueuse ou sacrifice patriotique ? C’est un problème aujourd’hui.

Le mot aventurier n’a pas bonne réputation en politique, c’est lui qui n’apprécie pas les conditions imposées par la réalité historique et qui frole la gratuité de son héroïsme personnel. Il ne faut pas manquer de mentionner son inévitable fardeau péjoratif, puisque l’aventurier est entouré de la modeste renommée de l’opportuniste. Le militant, quant à lui, ne prend pas de mesures inattendues, il est intégré dans une organisation et obtient sa liberté de la nécessité de nouer des relations avec le groupe. La liberté de l’aventurier est plus large, mais il n’en connaît pas l’étendue, car elle doit toujours être mise en contraste avec l’environnement commun, avec la routine des institutions, dont Rick est absent.

La vérité est qu’il y aura toujours des militants de telle ou telle résistance à l’injustice des pouvoirs qui se croient pérennes. Bien qu’il ne soit pas vain de souligner l’apparition nécessaire de la pépite d’or de l’aventurier, le personnage inattendu qui tire les faits de sa rectiligne et ancienne accumulation. Par conséquent, une vision du moment national actuel, dans un éclair à peine perceptible, nous conseille de voir le militant à l’étincelle de l’aventurier et ce dernier à l’éclat du militant. C’est une fusion, au moins artistique. Un art des petits signes, des flashs rapides que seul un œil aguerri comprend. Si le militant ne se retrouvait pas dans son identité publique et concrète, la tension musicale à la quelle serait bientôt livré l’orchestre du café n’aurait pas commencé. Sans le clin d’œil invisible de l’aventurier, cette tension n’aurait jamais explosé dans l’exécution vitale de la Marseillaise. Dans le militant habite le citoyen prêt à donner sa part pour générer le jour du bonheur public et de justice rendue. Dans l’aventurier réside le désir de rompre la continuité insipide des événements avec une invention artistique inattendue. Ils vont de pair avec le militant, le citoyen, l’aventurier et l’artiste, chacun porte le visage de l’autre et tous ceux des pauvres, qui s’attendent à ce qu’ensuite soit coupée en deux une histoire sombre pour séparer le segment abominable.

Le jour où cette coupure aura lieu ici est proche, il n’aura pas la résonance théologique de la sombre journée de la justice sur laquelle Walsh a écrit, mais dans notre pays, la date est indiquée sur le calendrier. Ce sera le 27 octobre 2019, le jour où nous chanterons nos chansons par-dessus les autres. Ce sont les mêmes quI partout et dans toute l’histoire ont célébré ce genre de journée, ce moment mémorable et irremplaçable où une page de vilenie se tourne sous l’impulsion du vent de l’histoire et du souffle de voix infinies. Elles seront entendues parmi nous, comme celles entendues à cette époque dans le Maroc lointain et rêveur, au Rick’s Café Americain.

Horacio González* pour Página12

Página12. Buenos Aires, le 23 septembre 2019.

* Horacio González (Buenos Aires 1944). sociologue, essayiste, chercheur argentin. Il est professeur de Théorie Esthétique, de Pensée Sociale Latino-américaine, de Pensée Politique Argentine. Il exerce dans plusieurs universités nationales. Entre 2005 et 2015, il est directeur de la Bibliothèque nationale.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris, le 2 octobre 2019

Lire une autre réflexion complémentaire sur le même sujet :
« Journée de doutes au Rick’s Café American »

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Notes

[1José Pablo Feinmann philosophe argentin, professeur, écrivain, essayiste, scénariste et auteur-animateur d’émissions culturelles sur la philosophie

[2En français dans le texte

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