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12 septembre 2002

Forum social en Argentine

par Christophe Aguiton

 

Les 22, 23 et 24 août c’est tenu à Buenos Aires un Forum social argentin qui a connu un succès très impressionnant. Environ 20000 personnes y ont participé, ce qui est considérable dans un pays qui a
connu 30000 disparus dans les années 1970, où une génération militante entière a été décapitée.

Et un mélange militant qui n’était pas acquis en Argentine où domine
trop souvent le sectarisme et la dispersion entre groupes politiques.
Il y avait des points de vue politiques et idéologiques différents
mais surtout un brassage social fascinant entre les milliers de
piqueteros (organisations de chômeurs qui ont organisé des blocages de
routes, les " piquets ", en juillet et août 2001) et des secteurs des
classes moyennes. Mais il y avait aussi une participation syndicale
réelle de secteurs de la Centrale des travailleurs argentins (CTA) et
de nombreux réseaux militants, comme Attac Argentine ou le Clacso
(Centro Latino americano de sciencias sociales) - un centre de
recherche assez prestigieux qui a joué un rôle important dans la mise
en place du forum - et énormément de jeunes.

L’organisation de ce forum avait été décidé, en lien avec l’équipe
brésilienne du forum social mondial, parce l’Argentine est devant des
échéances sociales, politiques et internationales très importantes.

Des échéances sociales internes, car la crise pèse considérablement,
en particulier sur les chômeurs, mais aussi sur les classes moyennes,
dupuis l’instauration du corralito (le gel des comptes bancaires) et,
aujourd’hui, sur la classe ouvrière. Toute une série de revendications
immédiates ont été présentées et débattues à Buenos Aires. Mais le
forum social était aussi l’occasion de se rendre compte de l’
inventivité sociale qui se développe en Argentine. Tout le monde a
entendu parler du développement rapide d’une économie d’échanges
directs, de troc. Il y a aussi, même si cela est moins connu,
plusieurs usines qui sont occupées et dont la production a été remise
en route par les ouvriers et par les salariés qui organisent des
ventes directes aux particuliers. Dans ces usines, les salariés ne
veulent pas se contenter de créer des coopératives, un mode de gestion
qui se développe d’autant plus que beaucoup de patrons mettent la clé
sous la porte, mais entendent promouvoir une forme d’action qui s’
inscrit dans une logique anticapitaliste et dans les luttes sociales
du moment, un peu à l’exemple des Lip , dans la France de 1973.
Pendant le forum s’est tenue une coordination nationale des usines
occupées et remises en route par leurs salariés.

Les échéances politiques internes sont aussi importantes puisqu’une
élection présidentielle est prévue dans quelques mois.

La situation est un peu compliquée dans la gauche : Elisa Carrio,
dirigeante de l’ARI (alliance pour une république des égaux, centre
gauche), a la première place dans les sondages, avec près de 25% des
intentions de votes et, plus à gauche, on trouve Zamora, ancien
dirigeant d’une organisation d’extrême gauche, en troisième position,
avec 8 à 9% des intentions de vote. Le forum social n’avait pas pour
but de prendre position dans ces débats, même si les discussions
étaient vives, mais de demander aux candidats de prendre en compte les
revendications populaires qui s’exprimaient.

Au niveau international, les élections qui auront lieu en octobre au
Brésil étaient dans la tête de tous les participants. Une éventuelle
victoire de Lula était vécue comme une occasion pour un changement
radical dans toute la partie sud de l’Amérique Latine, en prenant
appui sur les mouvements sociaux qui se développent en Uruguay comme
en Argentine, mais aussi sur la montée de la gauche en Bolivie, dont
le représentant, le dirigeant paysan Evo Moralez, était le héros du
forum social argentin. Le premier élément d’un tournant dans la région
serait une remise en cause des accords sur la zone de libre-échange
des Amériques (Zléa, Alca en espagnol). Une conférence des chefs
d’Etat et de gouvernement aura lieu à Buenos Aires, en mars 2003, et
sera l’occasion d’une mobilisation dans tout le continent.

La tenue de ce Forum était importante pour favoriser les
rapprochements et les démarches unitaires. Les divisions étaient en
effet nombreuses.

Il y a avait tout d’abord un problème social. Les chômeurs, organisés
au sein des piqueteros, avait été les premiers à se mobiliser par des
blocages de routes, les piquets. Les journées de décembre 2001, contre
l’instauration du corralito, et celles qui ont suivi, ont vu descendre
dans la rue les classes moyennes, qui ont manifesté avec les chômeurs.
Les syndicats étaient alors peu présents, parce que la classe ouvrière
continuait à être payée, mais aussi parce les directions syndicales se
sont peu impliquées. La CGT, majoritaire, est très bureaucratisée. La
CTA, plus combative, a loupé les débuts du mouvement, pour les raisons
sociales que nous venons de voir, mais aussi parce qu’elle vivait mal
de ne plus être au centre d’un processus dominé par les assemblées
populaires qui se sont mis en place dans chaque quartier.

Les traditions sectaires de certaines organisations politiques
argentines, comme Partido obrero (PO), le principal groupe d’extrême
gauche, les mesures populistes du nouveau gouvernement (issu du
péronisme), tout comme la préparation des présidentielles n’ont pas
arrangé des choses. Les piqueteros se sont divisés lorsque le
gouvernement a pris quelques mesures pour assurer un minimum aux
chômeurs et, sur le plan politique, une ligne de clivage sépare ceux
qui, comme la direction de la CTA, voudraient un accord entre Elisa
Carrio et Zamora, et ceux qui veulent une candidature de gauche
distincte du centre gauche.

Le mouvement est malgré tout assez fort pour surmonter la plupart des
divisions. Tous, à l’exception de PO, étaient au forum social et la
dynamique des assemblées populaires est toujours très forte.

Le dernier jour du forum, une assemblée des réseaux militants a
discuté de la question et tout le monde a accepté le principe d’un
travail unitaire pour la suite !

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