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27 février 2017

Être ou ne pas être « Raisonnables »

par Noé Jitrik*

 

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Cet article et la réflexion qu’il introduit dépassent largement le seul contexte argentin. Cette notion de « raisonnable » qu’on essaie d’installer sournoisement dans les esprits gagne nombre de pays européens à commencer par la France. La « raison » peut alors aussi servir au pire.

Sous la direction mythique de Jacobo Timmerman, le quotidien [argentin] Opinion se trouvait dans la rue Reconquista, à quelque pas de [la rue] Tucumán, on devait être plus ou moins vers la moitié de 1972. L’un des employés, je m’en souviens comme un garçon un peu extravagant du nom de Barraza, que j’avais connu quand nous travaillions pour qu’Arturo Frondizi soit président, venait par la rue Tucumán depuis el bajo quand il a été interpelé, en plein jour, par un homme armé d’un pistolet qui ne visait pas en l’air, il lui a dit, comme s’il s’agissait d’une saynète de Buenos Aires, « donne-moi le pognon ». L’unique réponse qui lui soit venue à l’esprit n’était pas la classique « je n’ai rien sur moi » mais « mon Frère, toi et moi nous sommes victimes de l’injustice sociale, je te comprends, mais je ne peux pas t’aider ». Le délinquant lui a répondu tout de suite, « peu importe, donne-moi le pognon ». « Il faut que tu sois raisonnable, ce n’est pas à des gens comme moi que tu dois tirer du pognon mais aux autres. Aussi comme je te comprends, tu dois admettre que ce que je te dis est raisonnable ». « Je suis d’accord » a répondu l’autre « et j’aimerais bien en discuter avec toi, mais en attendant passe-moi la tune ».

L’épisode fut très commenté au journal, mais Barraza a perdu le peu qu’il avait en poche et l’interprétation sarcastique que les auditeurs en ont fait n’a pas pu que soulever un sujet de fond, vieux comme l’espèce : le raisonnement, le raisonnable, peut être respecté mais les actes ont des motivations qui passent au dessus de tout et sans pitié.

Quoiqu’il en soit, et avant d’entrer dans ces profondeurs troubles, il faut bien dire, de manière plus simple, que quand quelqu’un te vise avec une arme, il est pour le moins difficile qu’il soit raisonnable. En général, il est excité et pressé d’en terminer ou, en tout cas, peut arriver à l’être, si celui qui est visé est efficace dans son explication, chose rare, mais cela n’empêche pas qu’il arrive à ses fins même s’il accepte que cela ne soit pas raisonnable. La situation du raisonnable Barraza, et c’est pourquoi je l’évoque, est très caractéristique d’une mentalité qui s’est beaucoup répandue dans les années 70, quand il était courant d’expliquer la relation entre délinquance et exploitation par les mêmes raisons. On n’a jamais su si les uns et les autres, les délinquants et les exploités, s’en arrangeaient ou s’ils croyaient, plutôt, à un certain fatalisme de l’histoire, ce mécanisme pervers que Michel Foucault a expliqué avec beaucoup de clarté dans « Surveiller et punir  » [1].

Mais pire est la situation contraire, c’est à dire quand celui qui a l’arme suggère à celui qui est menacé qu’il soit raisonnable et qu’il obtempère. Un exemple impressionnant et à plus grande échelle : dans le splendide roman d’Arthur Koestler, « Le zéro et l’infini » [2], un vieux bolchevique accusé d’avoir trahi le système, ce qu’il n’a pas fait, doit écouter un ancien camarade qui veut le convaincre d’être raisonnable et d’accepter les accusations, qui l’enverront à l’échafaud. Il réussit, la révolution avant tout, avant même la vérité, un dilemme qui n’était pas et qui a donné lieu à de nombreuses réflexions, celle de Merleau-Ponty, celles de Koestler lui même, celles de Victor Serge et ainsi de suite : sur cette rationalité particulière a été généré le stalinisme avec les conséquences connues, donc pas besoin d’abonder maintenant.

Cela veut dire que le raisonnable va et vient, mais dans les deux cas, et avec différents objectifs, il s’agit de ce que quelqu’un accepte quelque chose qui ne lui convient pas. L’usurier, par exemple, ou le banquier – c’est plus ou moins la même chose – essaie que celui qui est étranglé par les dettes soit raisonnable et rende sa maison, ses meubles, son auto, sa femme et, par la même occasion, doit être convaincu que c’est raisonnable et qu’il doit être heureux et reconnaissant de ce qui lui arrive. Plus ou moins comme ce qui arrive à un licencié sec : ils le jettent à la rue et ils veulent le convaincre que c’est ce qu’il y a de mieux pour lui, que rester dans le même boulot c’est ennuyeux et que cela freine ses possibilités de développement et qu’ à partir de là, il retrouvera avec son inventivité, une grande satisfaction, et il pourra accéder à la réussite qui, avant, lui était étrangère.

La raison alors, sert au pire quand elle a été créée par l’être humain pour le meilleur. Elle est utilisée, comme certains financiers utilisent les découvertes faites par Carl Marx, quand il décrit certains aspects de la dynamique du capital. Cynisme conceptuel ?

D’où vient ce sujet dans le contexte actuel ? Certes, on ne parle déjà plus tellement des licenciés, ceux qui ont été virés pour leur bien et qui ne devaient pas s’obstiner à ne pas le comprendre ; ni de la prison de Milagro Sala –à qui on fait une faveur d’ accepter la prison pour qu’elle puisse penser à la perversité de ce qu’elle a fait quand elle a fourni des maisons et construit des écoles, des piscines et tant d’autres choses– ; ni de nous à propos des [Panama] Papers qui ne comprenons pas comment l’argent mis off-shore par la famille Macri est la meilleure chose qui pouvait nous arriver ; ni les malades de l’état qui ont été guéris en enlevant les rétentions aux exportations ; ni de l’importation à tout va, qui freinera, pour le bien d’eux mêmes, ces industriels argentins sans-gêne qui ne sont pas raisonnables et ne comprennent pas le bien qu’on leur fait en mettant à jour, raisonnablement, le prix de l’eau, de l’électricité, du gaz, des impôts, du transport.

En réalité, les raisonnables n’ont jamais parlé de ces choses-là, mais maintenant les charlatans sont apparus avec un discours raisonnable grâce auquel ils expliquent avec toute précision que ceux qui les écoutent doivent aussi être raisonnables, « entendons. Avant, une dictature terrible empêchait de le faire, faisons-le maintenant », avec un fracas final de fifres [3]

Le principal est, sans aucun doute, Macri lui même ; avec ce sourire en place dans sa mâchoire et avec une intonation entre mielleuse et gélatineuse, il emploie, comme s’il s’adressait aux enfants qui vont s’endormir, divers éléments pour persuader que tout va sur de roulettes : qu’il n’y a presque pas d’inflation, que les augmentations raisonnables pour les services publics élèveront le niveau de vie, que nous sommes entrain d’atteindre le zéro pauvreté promis.

A son ombre, et à son exemple, des politiciens et syndicalistes, tous raisonnables, ont accepté volontiers les dits arguments, ce qui se comprend, survivre est la loi première, mais le phénomène le plus excitant est le discours des journalistes, intellectuels et même des philosophes, génétiquement parlant, ceux que Macri a stimulés pour qu’ils lèvent la tête pour expliquer aux obstinés qui s’entêtent à ne pas être raisonnables, parce que cela doit être bon que nous allions mal, comme cela nous convient qu’ils nous prennent tout ; je suppose qu’ils soutiennent que si Gramsci, rien de moins, a tout pensé en prison, alors pourquoi ne pourrions pas le faire nous mêmes, que c’est mauvais d’être seul, nous pouvons beaucoup attendre de Milagro alors.

Ils parlent calmement, comme des docteurs qui ont beaucoup réfléchi à la chose, ils soupèsent, ne crient pas, ne dénigrent presque pas, pèsent et mesurent, évaluent et proposent. Le mot le plus adultéré de ces derniers temps, « loi », ne leur tombe pas de la bouche, qui ne s’accroche pas à elle, au contraire c’est le chaos ; dans ce ton raisonnable, ne manque pas la pincée de psychanalyse, surtout dans son aspect compréhensif « les choses sont comme elles sont et cela ne sert à rien de les rejeter », « pensez non seulement qu’il n’y a pas à tortiller mais que, raisonnablement, il faut l’admettre, c’est pour votre bien » ; la critique, assènent-ils, est antagonique au bon sens et conduit à l’orgueil et de là, à l’erreur, la vérité est dans la sensibilité, un sentiment qui écarte les plaintes, les demandes, les droits, il n’y a rien de mieux que sentir ; ils proposent, raisonnablement, d’« améliorer » ce qui serait défectueux, ce qui est réel, « le réel », comme le diraient les adeptes de Lacan dans une mauvaise traduction, est là, acceptez-le et corrigez-le mais sans le modifier, le raisonnable est comme il est.

Dans son intention indubitable de nous convaincre de notre manière tordue de considérer ce qu’avec une prosopopée ambitieuse, ils nomment « gestion », je sens quelque chose comme le doux chant des sirènes qui essaient de pénétrer dans les oreilles des marins que nous sommes, tous dans la barque argentine qui voyage en tanguant vers une terre promise de juste distribution. Que faisons-nous ? Considérons-nous que ce qu’ils disent est digne d’attention, raisonnable, et peut être discuté, ou bien bouchons-nous les oreilles ? Le légendaire Ulysse a opté pour les bouchons, et il a pu arriver jusque chez lui. Il me semble que c’est la meilleure chose que nous pouvons faire, si un jour nous voulons arriver à la terre promise de la juste distribution.

Noé Jitrik* pour Página 12

Página 12. Buenos Aires, le 25 février 2017.

Titre original : « Raisonnables »

*Noé Jitrik (né le 23 janvier 1928, Rivera, la Province du Buenos Aires) est un critique littéraire argentin, ainsi que l’auteur de contes, de romans et d’essais critiques, littéraires et historiques.

Traduit de l’espagnol pour El Correo de la Diaspora par : Estelle et Carlos Debiasi

El Correo de la Diaspora. Paris, le 27 février 2017

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Notes

[1«  Surveiller et punir  » de Michel Foucault (1975) (Nota de El Correo)

[2Arthur Koestler, « Le Zéro et l’Infini » - « Darkness at Noon » (1945)-. Calmann-Lévy, 2005 (Nota de El Correo)

[3Flute brésilienne qui produit une musique douce, rythmée qui invite à la gaité. Ecouter

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