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10 août 2020

En hommage à Luis Sepulveda

En Patagonie, à la recherche de Butch Cassidy et de Sundance Kid

La fin de cavale de deux hors-la-loi légendaires

 

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Butch Cassidy et sa « horde sauvage » défrayèrent la chronique aux Etats-Unis, à la fin du XIXe siècle. On les accusait d’attaquer les banques pour financer la révolution anarchiste. La bande fut décimée, mais Butch et son ami Sundance Kid parvinrent à fuir et à entrer ainsi dans la légende. Hollywood leur a consacré, en 1969, un film devenu célèbre qui situe la fin de leur cavale en Bolivie. C’est faux, démontre ici l’écrivain Luis Sepúlveda, qui a retrouvé leurs traces et celles de leur implacable poursuivant, le shérif Martin Sheffields, au fond de la Patagonie argentine.

Un reportage de Luis Sepúlveda

Nous étions au sud de l’Argentine, près d’El Bolsón, une pittoresque ville à la limite des provinces de Rio Negro et de Chubut. Le vent faisait pencher les gigantesques peupliers qui bordaient le cimetière, et leur feuillage formait une immense coupole pour protéger la paix de tous ceux qui y reposent, des gens arrivés au sud du monde remplis de rêves, d’ambitions, d’espérances, de projets, d’amours et de haines, chargés de ces matériaux élémentaires qui constituent le bref passage sur terre. Ils étaient venus de partout avec leurs coutumes et leurs langages, et ils avaient fini là, dans ce cimetière oublié, balayé par le vent, unis désormais dans leur quiétude souterraine et reliés entre eux par la langue universelle de la mort.

Une cigarette aux lèvres, un homme replaçait quelques fleurs séchées près d’une sépulture.

– On dit que Martin Sheffields est enterré par ici, lui demandai-je.

– Le shérif. Cette sale engeance est là.

C’était un type d’un âge indéfinissable. Son visage, tanné par les vents et le soleil, était indéchiffrable.

– Vous savez où est sa tombe ? insistai-je.

– Oui, mais il faut s’en approcher avec précaution, parce que ce salopard a été enterré avec ses deux colts dans les mains, et s’il est mal luné il pourrait vous accueillir à coups de feu, répondit-il en se mettant en marche.

Martin Sheffields est arrivé en Patagonie au début du XXe siècle. Il parlait un espagnol approximatif, bourré d’expressions mexicano-texanes, et l’inventaire de son patrimoine était élémentaire : deux splendides revolvers Colt qu’il portait collés aux cuisses, un cheval blanc bien harnaché, avec une belle selle texane, et une étoile de shérif épinglée sur le revers de sa veste. C’était une sorte de personnage de Marcial Lafuente Estefanía [1] très éloigné de l’« Ouest sauvage » nord-américain.

– Il est là, et j’espère qu’il est bien au fond, dit l’homme en signalant une sépulture dépourvue de toute inscription.

La tombe était couverte d’une couche de terre ocre, sèche et tassée, presque pétrifiée, et dessus il y avait une marguerite en plastique aux pétales calcinés. Peu de choses pour orner la sépulture d’un des grands mythes de la Patagonie.

Martin Sheffields est probablement mort en 1939, nul ne le sait avec certitude, bien qu’on ait écrit sur lui plusieurs biographies fondées sur des ouï-dire, publiées par des écrivains qui se sont appropriés l’histoire d’une région dont les légendes, les mythes et les vérités changent selon la volonté du vent. Car, en Patagonie, l’histoire est un genre narratif qui ne prend pas la peine d’assumer les rigueurs de la chronologie ou l’objectivité des faits [2]. Elle n’est qu’un prétexte pour décorer un récit oral et rallonger les soirs de maté [3] à la chaleur d’un bon feu.

Certains prétendent que Sheffields fut assassiné et d’autres qu’il mourut d’un infarctus sur son cheval blanc, alors qu’il cherchait de l’or dans les centaines de rivières qui naissent des lacs andins. Quelle qu’ait été la cause de son décès, des muletiers l’ont trouvé alors qu’il était déjà mort depuis plusieurs semaines. Les condors et les vautours avaient fait ripaille avec ce gaillard d’un mètre quatre-vingt-cinq qui pesait plus de cent kilos. Ils avaient déchiqueté ses épais vêtements d’hiver pour parvenir jusqu’aux viscères et avaient laissé sa carcasse tout épluchée. Mais ils n’avaient pas réussi à lui arracher les deux revolvers qu’il tenait dans ses mains. C’est ainsi qu’on avait trouvé le squelette, et deviné, parce qu’il était armé, que c’était lui.

Ces muletiers, de bons gars comme tous les hommes solitaires, recouvrirent la dépouille avec des pierres, et elle resta là, près du torrent Las Minas, jusqu’à ce que, en 1959, l’un des douze enfants qu’il avait eus avec Maria Pichún, une Indienne mapuche dont les gens se souviennent encore avec crainte, décidât de faire transporter les ossements jusqu’au cimetière d’El Bolsón.

Maria Pichún, d’après ce qu’on raconte, devait avoir été aussi grande et robuste que Sheffields. Comment expliquer sinon la passivité des hommes qui, lorsqu’ils la voyaient pénétrer dans les tavernes, quittaient vite la table de jeu et préféraient voir les cartes s’envoler plutôt que recevoir l’un de ces redoutables revers de main qu’elle assénait à son homme jusqu’à le laisser inconscient. A prudente distance, ils voyaient comment elle le portait, le couchait sur le cheval pendant qu’elle menaçait : « Que personne ne s’avise de toucher ses cartes, il me fait juste un autre enfant et il revient. »

On raconte que le squelette n’avait pas supporté le voyage en « chata » – une énorme camionnette – sur les chemins défoncés de la Patagonie et qu’il s’était démantibulé, mais les colts sont restés collés aux os des mains.

Une marguerite en plastique sur sa tombe et l’étoile de shérif dans une vitrine du musée de San Carlos de Bariloche, c’est tout ce qui reste de Martin Sheffields. Tout ? Non. Il a également laissé une histoire qui amuse, divise et passionne. Comme toujours quand il est question de truands et d’aventuriers.

Certains soutiennent qu’il est né à Baltimore et d’autres qu’il est venu au monde à Tom Green (Texas). Dans les archives de l’agence de détectives Pinkerton, on trouve des documents confirmant qu’il a passé sa jeunesse dans l’Etat d’Utah. C’était un cow-boy ordinaire, assez adroit avec les armes, et il avait été témoin de l’extermination de la « Wild Bunch », la horde sauvage, une petite armée de cambrioleurs de banques et d’attaquants de trains constituée, entre autres célébrités, par William Carver, Ben Kilpatrick, Harvey Logan, un barde qui écrivait des poèmes épiques sur leurs vilenies, Harry Longbaugh « Sundance Kid » et le célèbre Butch Cassidy.

Vers la fin de 1898, les agents de la Pinkerton étaient parvenus à établir la loi du plus fort – celle des éleveurs et des compagnies de chemin de fer – sur l’ensemble des territoires de l’Ouest américain, après avoir capturé ou liquidé presque tous les hors-la-loi. Mais ils n’avaient pu mettre la main sur le plus dangereux : Butch Cassidy.

En 1901, l’agence Pinkerton reçut une nouvelle alarmante : Butch Cassidy avait réussi à quitter le territoire américain à bord du navire à vapeur britannique Soldier-Prince, qui faisait la ligne New York - Brésil - Rio de la Plata et naviguait vers Buenos Aires. Il ne voyageait pas seul. Une institutrice nommée Etta Place et un homme non fiché par la police qui se faisait appeler Sundance Kid l’accompagnaient. Immédiatement, les responsables de Pinkerton décidèrent qu’un détective devait se mettre à leurs trousses et désignèrent dans ce but Frank Dimaio, un Italo-Américain qui arriva bientôt à Buenos Aires, apprit que le trio avait acheté six mille hectares de terres près de Cholila, en Patagonie, et, au moment où il s’apprêtait à voyager vers le sud du monde, commença à connaître les bontés et les plaisirs de la capitale argentine. Dimaio rencontra une belle jeune fille, de parents italiens, et sentit l’appel de la vie sédentaire. Il envoya promener l’agence Pinkerton et décida de s’établir en Argentine comme négociant de chaussures.

Jusqu’en 1976, dans le quartier de San Telmo, à Buenos Aires, tout près de la place où se tient chaque dimanche le meilleur marché d’antiquités du monde, se trouvait encore la boutique « Chaussures Dimaio », où l’on pouvait contempler, accrochée de manière très visible, la plaque de détective du fondateur. En Amérique latine, le destin brise toujours la volonté des Yankees.

Cette même année 1901, Martin Sheffields se rapprocha de Pinkerton. Selon certains, il fut engagé par le représentant de l’agence de détectives à Houston, Texas. D’autres soutiennent que ce fut à San Francisco, ville où il avait été condamné à une courte peine pour « désœuvrement réitéré ». Quoi qu’il en soit, la prime de 50 000 dollars offerte pour la capture de Butch Cassidy lui parut un excellent prétexte pour visiter l’Argentine.

Sheffields arriva à Buenos Aires le 6 février 1902. Sur le registre de l’Hôtel du Port, qui reçut des milliers d’immigrants entre 1830 et 1960, il écrivit : « Martin Sheffields, shérif des Etats-Unis », et peut-être montra-t-il l’étoile d’argent qu’il avait subtilisée quelques années auparavant à un vrai shérif alcoolique dans le Montana. A l’aide de son espagnol « tex-mex », il dut certainement demander comment diable on se rendait en Patagonie.

La maison aux murs de troncs qu’Etta Place, Butch Cassidy et Sundance Kid avaient construite près de Cholila est toujours debout, et sa solidité est si impressionnante qu’on pourra encore la contempler pendant de très longues années. La famille qui l’habite actuellement porte – c’est un curieux hasard ! – le nom de Sepúlveda. Un après-midi de ciel tourmenté, mon ami photographe Daniel Mordzinski et moi, nous avons bavardé et bu du maté avec don Aladín Sepúlveda, le chef de famille, un petit vieux au regard enfantin et rusé comme un renard.

– Sûr qu’il les a trouvés. Il est venu ici et a parlé avec eux. Je n’étais pas encore né, et je viens d’avoir 84 ans, mais mon père me l’a raconté. Cela a dû se passer vers 1907. Sheffields est venu sur son cheval blanc – il n’a jamais eu de monture d’une autre robe. Arrivé à la clôture, il a crié : “Butch ! Sun !”, et les deux hommes lui ont répondu en espagnol qu’ils s’appelaient don Pedro et don José. Alors Sheffields s’est mis à rire, à rire si fort qu’il a failli tomber du cheval. Ensuite ils ont parlé entre eux en yankee.

Nous ne saurons jamais ce qu’ils se sont dit, mais il est clair qu’ils sont arrivés à un accord de cohabitation, car les télégrammes adressés par Sheffields à l’agence Pinkerton entre 1902 et 1905 évoquent toujours le même argument : « L’Argentine est un pays immense et je suis sur leurs traces. »

En 1905, un Américain qui voyageait sous le nom d’Andrew Duffy parvint jusqu’à la maison de Cholila. En réalité, il s’appelait Harvey Logan, et c’était l’un des fondateurs de la « Wild Bunch ». Deux ans auparavant, il avait quitté la prison de Knoxville, Tennessee, à sa façon, à coups de revolver, et sa fuite s’était soldée par quatre matons condamnés pour toujours à manger des pissenlits par la racine. Cette même année, Butch Cassidy, Etta Place, Sundance Kid et le nouvel arrivé cambriolèrent la Banque del Sur, dans la province de Santa Cruz. Entre-temps, Sheffields rédigeait des notes qu’il n’envoya jamais à l’agence Pinkerton.

Dans sa demeure de l’archipel des Guaitecas, au large du Chili, M. Jo Giglian, un Néo-Zélandais collectionneur passionné de tout ce qui concerne Butch Cassidy, m’a montré un cahier relié en peau marron ayant appartenu, selon lui, à Martin Sheffields. Dans une note datée d’octobre 1907, on peut lire : « J’aurais pu leur tirer dessus quand ils sortaient en transportant l’argent des Gallois. Mais je ne l’ai pas fait. » En 1907, les gars et l’institutrice avaient attaqué la banque de la Nación, à Villa Mercedes, une affaire qui se compliqua lorsque Harvey Logan abattit le gérant de l’établissement. Dans le cahier de Sheffields, on lit : « Au début, je n’ai pas reconnu la femme, parce qu’elle était habillée en homme. Ce mort va nous créer des problèmes. »

Jamais nous ne connaîtrons les termes de l’accord conclu entre Butch Cassidy, Sundance Kid, Etta Place et Martin Sheffields dans la cabane de Cholila, mais il est fort probable qu’une partie du butin des attaques de banques ait servi à acheter le silence du shérif, car, en 1907, celui-ci acheta 5 000 hectares de bonnes terres près d’El Maitén, dans la province de Chubut. Ce dut être une négociation forte et intéressante. Si Harvey y participa aussi, alors c’était quatre contre un, quatre arguments de beau calibre contre les deux superbes colts 45 du chasseur de primes.

Don Aladín Sepúlveda nous a assuré que, selon son père, la négociation de Sheffields avec les hors-la-loi dura plusieurs jours et plusieurs nuits. Ils s’étaient saoulés ensemble, avaient crié, puis ri et lancé mille jurons en une langue que le vieux paysan ne comprenait pas. Finalement, le shérif s’était éloigné sur son cheval blanc.

– Voulez-vous savoir ce que je pense ? demanda don Aladín.

– Bien entendu, lui répondis-je, tout en arrachant quelques éclats des troncs de la cabane que je conserve encore.

– Sheffields leur dit qu’il ne voulait pas de morts. Les morts créent toujours des problèmes. Même la personne la plus inoffensive du monde, dès qu’elle meurt, complique la vie de ceux qui l’entourent.

Dans les affaires de banque, c’est bien connu, il y a toujours deux façons de se distinguer : comme délinquant en col blanc ou comme voleur à main armée. Après l’attaque de Villa Mercedes, Butch Cassidy, Etta Place et Sundance Kid abandonnèrent provisoirement leur activité bancaire. Harvey Logan disparut sans laisser de traces, Etta Place retourna clandestinement aux Etats-Unis, où elle mourut d’un cancer. Butch et Sundance vendirent leur propriété de Cholila et s’en allèrent plus au sud, vers les derniers confins du monde. Ils traversèrent le détroit de Magellan et s’enfoncèrent dans la Terre de Feu, où ils entrèrent dans la légende comme deux romantiques vétérans qui attaquaient des banques et des perceptions d’impôts pour financer des révolutions anarchistes.

Une tombe sans nom et une marguerite en plastique. C’est tout ce qu’a laissé le shérif de son passage par la Patagonie.

– Y a-t-il encore quelqu’un de vivant qui l’aurait connu ? demandai-je à l’homme à la cigarette accrochée aux lèvres qui nous avait conduit sur la tombe.

– Une des filles de ce scélérat vit encore, répondit-il sur un ton qui mêlait l’admiration au mépris.

Le lendemain, on se rendit chez la fille de Martin Sheffields. Confortablement installés sur les sièges en bois du vieux train Patagonia Express, ou « Trochita », comme l’appellent avec affection les gens d’ici, nous commencions à découvrir le lien entre la construction du chemin de fer et le shérif.

Les travaux sur la ligne qui unit Ñorquinco à El Maitén ont démarré en 1933, et les moutons de Sheffields ont permis de nourrir les dizaines d’équipes d’ouvriers. Le shérif aimait distraire les hommes avec sa surprenante habileté de tireur. Il était capable de faire exploser une cigarette sur les lèvres d’un jeune apprenti distrait, ou même de cramer la moustache d’un autre, et faire cela avec une balle calibre 45 de revolver n’est pas sans mérite. Quand les travaux furent terminés, Martin Sheffields offrit six veaux et une trentaine de moutons pour le grand barbecue des festivités. J’ai retrouvé plusieurs vieilles personnes à El Maitén, Esquel, Leleque et Cholila qui se souviennent de la générosité du Yankee. Mais son mépris pour la fortune et les innombrables filles et fils qu’il avait semés dans ces terres australes allaient finir par le ruiner. C’est pour cela qu’il cherchait de l’or quand il est mort – ou quand on l’a tué.

Notre train « Trochita » avançait lentement. L’étroit défilé, la vétusté des voies et la raideur des virages l’empêchaient de dépasser les 40 kilomètres à l’heure. Sa vieille locomotive à vapeur soufflait comme un dragon épuisé, et le sillage d’épaisse fumée qu’elle laissait à son passage était vite dissipé par le vent éternel, qui n’accepte aucune autre présence dans le ciel de cette contrée australe. Le bercement du wagon invitait à une douce somnolence ou à parler à voix basse avec le voisin de siège.

– Savez-vous qui était Martin Sheffields ? demandai-je à un ancien qui me proposa immédiatement une calebasse de maté.

– Et comment ! Il était connu comme le loup blanc, répondit-il en acceptant une cigarette.

– Racontez-moi.

– C’était un homme solitaire. Il avait eu beaucoup d’amis, de nombreux enfants, mais c’était un homme seul. Nul n’a jamais su d’où il avait sorti l’argent pour acheter toutes les terres qu’il a perdues par la suite. On dit qu’il était venu pour arrêter des bandits yankees, mais il ne l’a pas fait. C’était un grand tireur et, quand il était saoul, il aimait faire des paris minables. Par exemple, il pariait qu’il pouvait briser les talons des chaussures d’une dame, et le faisait. Si le fiancé ou le mari protestait, il leur offrait une paire de brebis et c’était réglé. Il est arrivé à posséder plus de cent mille moutons à l’époque où la laine valait de l’or, mais il s’habillait comme un vagabond. Il allait d’un endroit à l’autre, toujours seul. Sur son cheval blanc, il chevauchait de Cholila à Esquel, de Ñorquinco à Portezuelo, toujours seul. Parfois il s’arrêtait dans les tavernes, jouait aux cartes et perdait tant et plus, il chantait avec une fille assise sur ses genoux, mais soudain il s’arrêtait et s’écartait dans un coin pour continuer à boire tout seul. Au fond, c’était un homme abandonné, non pas parce que ses amis, sa femme ou ses enfants l’avaient abandonné, mais parce qu’il s’était lui-même abandonné. Un homme solitaire, étrange, mais toujours de bonne humeur. Connaissez-vous l’histoire du plésiosaure [4] ?

La grande blague de Sheffields. Un jour, en 1922, il écrivit une lettre au directeur du jardin zoologique de Buenos Aires dans laquelle il décrivait avec mille détails l’existence d’un animal, vivant, dont l’habitat se trouvait dans les eaux de la Lagune noire, dans les Andes. Sa description était si exacte, si rigoureuse, que les scientifiques et les naturalistes n’eurent pas le moindre doute qu’il s’agissait d’un plésiosaure, rescapé de la préhistoire. La nouvelle fit le tour du monde et enflamma vite les esprits. Warren Harding, le président (républicain) des Etats-Unis, menaça l’Argentine de représailles si les autorités locales n’abandonnaient pas à la Smithsonian Institution de Washington l’étude et la sauvegarde du plésiosaure de Patagonie. La couronne britannique estima inconcevable que le plésiosaure ne soit pas examiné, en priorité, par les savants du British Museum. Il y eut même une chanson dédiée à l’étrange animal, après qu’un musicien eut composé un très populaire Tango du plésiosaure.

Finalement, tous ceux qui voulaient s’emparer de l’animal antédiluvien arrivèrent à Buenos Aires et s’acheminèrent en bande dispersée, en se faisant force croche-pieds, vers la Patagonie. Ils devaient découvrir avec stupeur que l’étrange animal de la Lagune noire n’était qu’un tronc d’arbre enveloppé de peaux de vache... Tous les Patagons rirent de très bon cœur en apprenant la blague de Sheffields. Ils en rient encore, mais ni les scientifiques de l’époque ni les autorités argentines n’apprécièrent, et c’est peu dire, cette mauvaise blague...

Arrivés à El Maitén, on descendit du Patagonia Express pour emprunter un chemin poussiéreux vers la maison de doña Juana Sheffields, la dernière fille de l’aventurier blagueur. Avec le photographe Daniel Mordzinski, pour nous stimuler au milieu d’une poussière qui nous séchait la gorge et faisait craindre pour les appareils photo, nous chantions à tue-tête : « L’Uruguay n’est pas un fleuve, c’est un ciel bleu qui coule. » Au milieu des coassements de reproche de ces étranges charognards qu’on appelle ici « teros ». Au bout d’environ deux heures de marche, on aperçut la maison que le shérif avait construite pour sa fille.

Elle était située à un endroit d’une beauté fabuleuse, entourée de chênes rouvres, de tecks, de peupliers et de chênes verts. L’air y sentait le bois vierge de la Patagonie andine, la bouse d’animaux sains et les bonnes herbes odorantes qui réjouissent l’âme.

Doña Juana Sheffields avait 86 ans. Elle se portait bien et se tenait très droite. Il y avait pas mal d’orgueil chez cette femme qui devait s’appuyer sur une canne pour marcher. Maculé de marques qui rappelaient peut-être ses amours et ses haines, son visage était définitivement patagon. On y trouvait ce mélange d’une mère mapuche et d’un père yankee porteur lui-même d’on ne sait combien de sangs mêlés.

Elle me pria de m’asseoir en face d’elle et m’offrit une calebasse de maté. D’un geste coquet, elle se lissa le tablier et vérifia la symétrie de sa chevelure blanche ramassée en un chignon énergique. Pendant que Daniel la photographiait, elle me demanda ce qui nous amenait.

– Votre père. Parlez-nous de votre père.

– Martin Sheffields. Le shérif Martin Sheffields. C’est lui qui a construit cette maison et bien d’autres. C’était un homme. On l’a aimé et détesté pour cette raison, parce que c’était un homme, un vrai de vrai. Ça n’a jamais été facile d’être un homme.

– Un homme qui aimait les grosses blagues.

– Des bêtises. Il avait de l’humour, mais il n’a jamais fait de mal à personne. Parfois, quand il était saoul, il faisait des paris... Ça lui est arrivé, c’est vrai, de mal viser et d’arracher le nez à un gaucho, mais il n’a jamais fait de mal à personne.

– Certains disent le nez... et parfois le reste de la tête.

– Que diable ! C’était ça la vie avant. C’était pas facile. La vie n’a jamais été facile en Patagonie. Partout, d’ailleurs, on vit, on meurt. Lui est mort tout seul. Comme doivent mourir les vrais hommes.

– Nous avons visité sa tombe. Elle est très abandonnée.

– C’est une erreur d’avoir emmené ses ossements au cimetière. On aurait dû les laisser là-bas, près du torrent Las Minas, où on l’a trouvé. Mais les fils et les filles sont faibles. Il n’y a plus d’hommes comme mon père, et la meilleure façon de le respecter c’est de ne pas aller au cimetière.

Avant de partir, doña Juana Sheffields nous offrit du pain encore chaud, sorti du four, et des œufs durs pour le voyage. La chaleureuse manière dont elle enveloppa le tout dans un carré de tissu contredisait la dureté de ses propos et de ses gestes.

On commença le retour sous un ciel lourd qui annonçait un orage, mais cela nous était indifférent, parce que tout marcheur sait que le chemin est une permanente surprise. Au bout d’une demi-heure, une pluie violente se mit à tomber sur l’immense vallée. Un peu plus loin, on passa sous un imposant arc-en-ciel, et, sur la route de Cholila, on s’arrêta pour contempler un groupe de cavaliers qui galopait au loin.

L’un d’eux montait un splendide cheval blanc, et je me demandais si ces fantomatiques cavaliers chevauchaient de ce côté-ci de la vie ou de l’autre... Et si l’homme du cheval blanc ne portait pas, par hasard, accrochée au revers de sa veste, une étoile d’argent de shérif...

Luis Sepúlveda

*Luis Sepúlveda. Écrivain chilien. 1949-2020

Le Monde Diplomatique. Paris, août 2004

Notes

[1NDLR. Ecrivain espagnol très populaire, auteur, entre 1939 et 1984, de quelque 3 500 romans « de gare » dont l’intrigue se situe toujours dans un imaginaire Far West US.

[2NDLR. Lire, par exemple, Bruce Chatwin, « En Patagonie », Grasset, Paris, 1979.

[3NDLR. Le maté est une plante d’Amérique du Sud dont on infuse les feuilles pour élaborer une boisson au goût amer qui, en Argentine, en Uruguay et au Paraguay, remplace souvent le café ou le thé.

[4NDLR. Le plésiosaure est un reptile marin de l’époque des dinosaures pouvant mesurer jusqu’à 12 mètres de long, qui se caractérise par un très long cou et une très petite tête. On a parfois pensé que le « monstre du Loch Ness » pourrait être un plésiosaure.

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