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11 décembre 2002

"En Argentine, les enfants voyagent en troisième classe"

Osvaldo Leon, fonctionnaire de l’Unicef

par Maximiliano Montenegro

 

Toutes les versions de cet article : [Español] [français]

Le plus grand spécialiste de l’Unicef pour l’Amérique latine en matière de santé et de nutrition est venu cette semaine dans notre pays à la tête d’une mission chargée d’évaluer l’ampleur de la crise qui nous frappe durement.

Le Cubain Osvaldo Leon est pédiatre et c’est le plus grand consultant de l’Unicef pour l’Amérique latine en matière de santé et de nutrition. Il travaille depuis 1986 pour le fonds pour l’enfance des Nations unies et il a été en mission en Afghanistan, en République dominicaine et pendant neuf ans en Afrique. Même s’il est passé inaperçu, il est venu cette semaine en mission dans notre pays afin d’évaluer la gravité des situations extrêmes que vivent actuellement les milieux les plus pauvres. Il a parlé avec Pagina/12 des conclusions qu’il en a tirées.

Ces jours derniers, vous avez pris la tête d’une mission de l’Unicef dans le but d’améliorer la situation nutritionnelle et l’état de santé des enfants dans différentes parties de notre pays. Quelle a été votre impression ?
Nous avons été dans le Chaco, à Ciudad Oculta, à La Matanza et dans d’autres endroits. Le problème de la malnutrition infantile en Argentine n’est pas nouveau, celle-ci est chronique, c’est un problème qui existe depuis longtemps. Ce qui est connu sous le nom de dénutrition chronique est perceptible quand l’enfant a été pendant si longtemps mal nourri que cela affecte sa taille. Il y a des enquêtes qui révèlent que 18% des enfants argentins ont une taille inférieure à celle qu’ils devraient avoir pour leur âge. La dénutrition chronique s’explique en premier lieu par de nombreuses années de carence alimentaire. Mais elle peut aussi être la conséquence de maladies à répétition. Si un enfant, par exemple, souffre souvent de diarrhées parce qu’il boit de l’eau contaminée ou qu’il vit dans un milieu insalubre, ou s’il vit dans de mauvaises conditions et qu’il souffre fréquemment de problèmes respiratoires, qu’il perd l’appétit, a de la fièvre, tout cela affecte son état nutritionnel. Ou encore si un enfant a une infection fréquente dûe à des parasites, ce qui est courant ici. Ce problème a été présent pendant des années.

Les dernières stastistiques du Ministère de la santé pour l’année 2001 révèlent que dans 9 provinces on a assisté à une augmentation de la mortalité infantile...
Oui, vous en faites mention dans un article que j’ai lu dans Pagina/12. La dégradation, au cours de ces dernières années, de la situation économique des familles les plus pauvres n’est une surprise pour personne ; elle peut aggraver ce tableau. Différents facteurs entrent en jeu. Par exemple, les familles négligent la santé de leurs enfants parce qu’elles sont obligées de sortir chercher dans la rue de quoi s’alimenter quotidiennement.

Mis à part l’effort des professionnels de la santé dans les hôpitaux et les dispensaires, vous n’avez pas le sentiment que l’Etat argentin se désintéresse de la protection des couches les plus vulnérables ?
J’ai été extrêmement frappé par le niveau professionnel des médecins, des infirmières et des professionnels de la santé et par la façon dont ils s’investissent dans ce qu’ils font. Le dévouement dont ils font preuve tout en travaillant dans des conditions extrêmement difficiles est impressionnant. Je ne suis resté que 5 jours dans votre pays, pas assez longtemps pour réviser les politiques. Ce que je dirai, c’est qu’indépendamment du fait que ces politiques existent ou non, on n’a pas donné les priorités nécessaires pour venir en aide aux groupes les plus vulnérables.
Vous savez sans doute, si vous avez vu le film "Titanic", que quand on se trouve dans une situation d’urgence et que le bateau est en train de couler, la règle est : les femmes et les enfants d’abord. Mais cela ne devrait pas l’être uniquement quand un bateau coule. Quand un bateau navigue par beau temps, on devrait s’occuper en premier des femmes et des enfants. Voilà ce qui manque.

Le problème, en Argentine, c’est que les enfants voyagent dans les cales du "Titanic"...
Tout à fait, et donc quand le bateau coule, c’est difficile de les faire monter en premier dans les canots de sauvetage. Votre exemple est bon. Les enfants voyagent en troisième classe. Ce problème n’est pas seulement propre à l’Argentine. C’est un problème qui concerne tout notre continent. C’est pour cela que l’Unicef essaye de renforcer ce sauvetage des enfants en priorité : seules les promesses qu’on tient sont utiles. Je crois que la presse aussi a un rôle important à jouer. Je suis de ceux qui croient que si quelqu’un décèle un problème de ce type, il contribue à ce que cette question soit mise à l’ordre du jour.

Comment se fait-il qu’en Argentine, par exemple, il n’existe pas d’enquête nutritionnelle au niveau national, alors que cela existe dans des pays moins développés comme le Chili et le Pérou ?
Je crois que c’est lié à ce que je vous disais à propos du fait que les dirigeants sont peu conscients de ce problème. C’est pour cela que je vois dans cette crise un aspect négatif, en termes de souffrance humaine pour les familles affectées. Mais si on a une approche optimisme des choses, il y a un profit à en tirer : cette crise peut être l’occasion d’ouvrir davantage les yeux à ceux qui prennent des décisions.

L’Argentine produit des aliments pour 300 millions de personnes, plusieurs fois sa population. Le fait que les indicateurs de la mortalité infantile augmentent n’est-il pas une catastrophe ?
Je me suis rendu récemment dans des pays d’Amérique centrale, où la mortalité augmente parce qu’ils sont frappés par une sécheresse terrible. Là-bas, ça se comprend. La situation de l’Argentine s’avère paradoxale parce qu’on a une vision incomplète de l’Argentine. J’insiste sur le fait que ce problème est un problème chronique, qui s’est aggravé. Ce n’est pas parce que l’Argentine, maintenant, se serait "latino américanisée". Il y a une partie de la population argentine qui a toujours été "latino américanisée". Mais aujourd’hui, c’est beaucoup plus flagrant. Il y a des indicateurs de la dénutrition qui sont inacceptables pour ce pays. Ce sont des situations qu’on voit au Guatemala, au Nicaragua, au Salvador et à Haïti.

Que peut-on faire pour réduire de manière drastique les indicateurs de la dénutrition et de la mortalité ?
Doit-on adopter un système plus proche de ce qui se fait à Cuba : un système de contrôle des mères et des enfants ?

Non, chaque pays doit chercher sa propre formule, parce que des facteurs locaux importants entrent en jeu. En Argentine, l’information tarde beaucoup à arriver. C’est comme un pilote qui se rendrait compte que ses moteurs sont en panne au moment de s’écraser au sol. Il faut mettre en place des systèmes "d’alarme rapide". Il faut étendre sur tout le pays un réseau d’information qui permette d’identifier les groupes les plus vulnérables. On doit être encouragé à déceler à temps les problèmes pour éviter la souffrance humaine. Mais, par ailleurs, il est toujours plus coûteux de résoudre un problème que de le prévenir. Alors pourquoi attendre qu’il y ait une augmentation de la mortalité pour cause de dénutrition ? Pourquoi attendre qu’il y ait une augmentation du nombre d’enfants atteints sévèrement de dénutrition ? L’information est nécessaire pour prendre des décisions. Il ne s’agit pas de gérer ni de contempler passivement la situation. Si nous nous apercevons qu’une forme légère de dénutrition ou que le nombre de consultations infantiles pour cause de diarrhée augmentent, il faut agir immédiatement, avant que le problème ne prenne des proportions telles que nous ne puissions plus le maîtriser. En Argentine, on ne décèle un problème que quand il a déjà atteint un niveau alarmant. Cela ne doit pas arriver, dans aucun pays, et à plus forte raison en Argentine, étant donné ses ressources.

Pàgina 12, du 2 de diciembre 2002
Traduction pour El Correo de Gisèle Fournier

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