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13 avril 2008

Cuba

par Carlos Gabetta

 

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Et Fidel recommence à surprendre. Surtout ceux qui depuis des années prédisent qu’il...

En Angola et au Mozambique ; en Éthiopie et à Mogadiscio s’installaient des gouvernements nationalistes et populistes appuyés par l’URSS ; le mouvement antiapartheid s’universalisait, et en Afrique du Sud, depuis la prison où il a fini pour passer 27 ans de sa vie avant de libérer sa race et son pays bien des années après, Nelson Mandela illuminait la planète de militants, de combattants et de rêveurs.

Aux États-Unis, en France, en Allemagne et en Italie et un peu partout dans le monde capitaliste développé, des millions de jeunes gens prônaient l’amour et la solidarité, le peace and love déjà légendaire. Des intellectuels et des artistes suivaient en masse l’illusion et la lutte. Jane Fonda visitait Hanoi en pleine guerre et des centaines de milliers de personnes défilaient à Washington et en Californie contre l’occupation du Viêt-Nam.

La libération de la femme, l’amour libre, mai 68 et son utopie libertaire, l’idée que les droits humains sont aussi -et peut-être avant tout- économiques et sociaux, explosaient. S’est développé un laïcisme ferme mais respectueux de la foi. Juan XXIII convoquait le Concile Vatican II, qui a décrété "l’option des pauvres" de l’Église Catholique. Dans tous les pays, des milliers de curés et des nonnes laissaient leur paroisse pour vivre ensemble et lutter non plus avec pauvres et abandonnés, mais avec les exploités.

Ce n’est pas trop d’ajouter à cette énumération, incomplète et un peu acronyque, les révoltes contre l’URSS qui ont éclaté en Hongrie et Tchécoslovaquie et les plaintes contre le goulag soviétique, puisqu’elles étaient animées par le même esprit de liberté. Ces faits ont généré d’énormes divisions dans la gauche et le progressisme en général, mais n’ont pas diminué la force du mouvement global. L’URSS avait encore un énorme prestige -gagné à la force de ses conquêtes sociales et de sa participation décisive dans l’échec du nazisme- et ces évènements apparaissaient comme mineurs ou moins urgents comparés aux crimes du capitalisme et de l’opportunité d’en finir avec eux, présents tout autour de la planète. Comme disait un ami d’alors, "aujourd’hui celui qui ne s’engage pas dans quelque chose, ou il est bête, ou il n’a pas de cœur ».

Aux armes

En Amérique Latine, un sous-continent qui a connu des années d’une notable croissance économique et d’inégalité et d’humiliation, cet air était respiré avec ferveur. Les démocraties populistes échouaient par leurs propres limites ou, en dernière instance par les coups d’État, les assassinats, la répression massive et la suppression des libertés et des conquêtes sociales. Le coup de 1954 au Guatemala, contre le colonel Jacobo Arbenz, a mis une arme aux mains du jusqu’alors médecin humanitaire Ernesto Guevara et dans celles de milliers de jeunes gens, étudiants et ouvriers, y compris les prêtres, qui ont décidé que c’était l’unique chemin. La tradition de Sandino, de Martí et, plus tard, les montoneras [1], San Martín, Bolivar, Toussaint Louverture et la résistance indigène leur mettait de la terre ferme sous les pieds.

La Gauche et le progressisme s’étaient divisés face à cette option, mais les coups d’État dans presque tous les pays, comme celui de 1966 en Argentine contre le démocratique, pacifique et efficace national-réformiste Arturo Illia [2] et, surtout, celui de 1973 contre le gouvernement de Salvador Allende (au Chili), ont tranché le débat. Au moins jusqu’à des années plus tard, après les échecs des guérillas et l’implosion de l’URSS. Les critiques de cette option - et il y en a plusieurs possibles, avec le recul historique - ont l’habitude d’omettre sauf exception, que les guérillas ont été loin d’être des mouvements isolés du reste des luttes sociales et politiques. En Argentine, par exemple, on a l’habitude de dédaigner que les deux organisations armées les plus importantes, Montoneros et l’Armée Révolutionnaire du Peuple (ERP), sont nées après des rébellions populaires massives et violentes, comme le "cordobazo" et le "rosariazo", suivies de plusieurs autres.

Tout au long de toute cette période, des moments d’apogée et d’espoir jusqu’à ceux d’obscurité et de dépression postérieurs aux échecs militaires et à la fin de l’URSS, la Révolution Cubaine s’est maintenue debout, comme un phare. Cela avait été avant l’expression réelle des rêves ; c’était devenu alors la référence unique dans une mer en furie. En ce qui concerne le début, il suffit d’évoquer l’épopée du Gramma : 82 visionnaires dans une coquille de noix en traversant la mer des Caraïbes ; l’embuscade et le massacre après avoir débarqué ; la réunion des 14 survivants encerclés, blessés et presque sans armes et Fidel Castro qui harangue à cette troupe de battus : "compagnons, nous sommes à Cuba : la Révolution a triomphé !".

Beaucoup de spéculations peuvent être faites sur des facteurs comme la chance et le hasard dans ce type de circonstances. Soulignons ici deux autres facteurs : la volonté et le courage qui dans le cas cubain ont transformé un délire en vérité de l’histoire. Dans des situations nettement moins dramatiques, même dans le combat élémentaire de principes et d’idées qui est le l’âme de l’activité politique, la majorité écrasante des hommes politiques baissent la tête. Dans le cas cubain, la volonté et le courage étaient des attributs de la conscience et de la raison politiques, et ont recommencés à se manifester après la chute de l’URSS, pendant la soi-disant "période spéciale". Si ce n’est que cette fois, ils n’ont pas été une poignée de volontaires, mais une société entière qui a supporté les assauts continuels, guidée dans cette guerre, comme dans les autres, par Fidel Castro et le Parti Communiste de Cuba (PCC). Les Cubains étaient déjà en bonne santé, éduqués, fiers d’eux mêmes. Abandonnés à leur destin, ils ont démontré en plus qu’ils étaient souverains.

Ils étaient déjà en conflit avec leur Révolution et avec leur leader ; le processus révolutionnaire exhibait déjà les mêmes fissures qui avaient achevées l’URSS (2) et ils avaient déjà leurs propres morts dans le placard et quelque honte à cacher. Mais à la chute de l’URSS, les Cubains se sont eux-mêmes vu avant la Révolution ; ils ont regardé ce qui s’était passé dans le monde capitaliste néolibéral ; ils se sont rappelé toutes les agressions externes subies et ils ont décidé de continuer en avant.

Un demi-siècle d’agressions.

Le mécontentement du peuple cubain à propose d’une multitude de problèmes et de manques est ancien et actuellement atteint des sommets dangereux d’indifférence parce que le système, tel qu’il est, simplement ne donne plus de soi. Mais on a l’habitude d’oublier qu’il ne s’est jamais rebellé massivement, bien que beaucoup de citoyens soient armés. Quel régime latinoaméricain, aussi répressif qu’il puisse être, serait passé par les avatars d’un demi-siècle de la Révolution cubaine, surtout par la dramatique "période spéciale", sans vivre des révoltes massives, une résistance systématique ?
La réponse est dans le miroir de la Révolution : la fin des dictatures militaires latinoaméricaines de droite, bien qu’à la différence de Cuba, elles disposaient de l’appui important de nombreux de pays démocratiques et des médias internationaux, les mêmes qui étaient scandalisés et sont scandalisés par le manque de liberté dans l’île.

On n’a pas besoin de rappeler ici dans le détail le demi-siècle d’agressions menées par les États-Unis ; l’invasion, les assassinats, les tentatives d’assassinats, le sabotage, l’asphyxie économique. La lâcheté des pays qui ont accepté l’exclusion de Cuba de l’Organisation des États Américains (OEA) et qui n’ont jamais interrogés les États-Unis pour ces faits, prouvés et vérifiés dans beaucoup de cas. Le suivisme européen sur ce point, qui a duré des décennies.

On peut qualifier l’attitude des États-Unis de "pathologique" avec Cuba. En effet, ils ont des excellentes relations avec le Viêt-Nam, qui les a vaincu à la guerre, et avec la Chine ; pour ne pas parler de toutes les autres dictatures, de théocraties et de démocraties de façade de la planète. Le problème des États-Unis avec le régime cubain et avec Fidel Castro en particulier, consiste en ce qu’ils n’ont jamais réussi à les faire plier ; ils n’ont jamais obtenu la moindre concession sur les principes. Ils n’ont jamais obtenu que Fidel fasse un faux pas décisif. Au contraire, le Cubain a toujours contre-attaqué ; il a toujours réussi à les surprendre. Qu’une île lilliputienne maintienne cette attitude tout au long d’un demi-siècle, s’avère insupportable pour tout empire. Surtout lorsqu’elle se trouve à seulement 90 milles nautiques de distance.

On se demande aussi si cette "politique" étasunienne a nui au régime communiste ou, au contraire, si elle lui a permis de se fermer et de se consolider derrière l’excuse de l’agression externe. Il n’est pas nécessaire d’approfondir cette discussion ; c’est mieux de la laisser aux historiens. Mais il n’est pas vrai que Fidel Castro et le PCC n’ont jamais envisagé d’ouverture. Je peux vous donner un témoignage de cela avec un exemple. En 1990 j’ai couvert pour un hebdomadaire espagnol les élections au Nicaragua convoquées par la Révolution Sandiniste. Avec quelques journalistes étrangers sympathisants de la Révolution Cubaine et amis de certains de ses dirigeants, j’ai été assiégé par de nombreux appels téléphoniques et des convocations de l’ambassade cubaine à Managua. " Les Cubains "voulaient savoir. Fidel Castro en personne suivait avec la plus grande attention la première expérience d’une Révolution qui jouait tout dans des élections libres. Le sandinisme a clairement perdu alors. Mais on ne peut pas dire que ce fut totalement dans les règles. Les journalistes nous avons aussi été témoins de l’augmentation de la pression armée de la part de la "contra" financée par les États-Unis ; de l’anxiété dans des milliers de foyers, parce que la guerre durait depuis des années et qu’elle avait emporté beaucoup de jeunes vies. L’impossibilité sandiniste d’offrir moins de sacrifices et les millions de dollars venus de qui sait où et dépensés par l’opposition dans les promesses de paix - qui pouvait réussir oui, bien sûr -ont décrété l’échec sandiniste. Fidel a classé sans suite alors le projet d’ouverture, peu importe ce qu’il était. Un regard sur le Nicaragua "démocratique" d’aujourd’hui suffit pour lui donner raison. Le Nicaragua a reculé d’un siècle.

L’heure des changements

Et Fidel recommence à surprendre. Surtout ceux qui depuis des années prédisent qu’il va mourir de à la tête de ses fonctions, bredouillant entubé dans une salle de thérapie intensive, comme Francisco Franco. L’argument maintenant est que tout est fiction, qu’il continuera à commander depuis l’ombre. Et à quoi prétend-on, qu’une force semblable de la nature, un leader semblable, arrête de participer et d’avoir une influence ?

Fidel a commencé à perdre du pouvoir, cela ne fait pas de doutes, mais cela découle simplement de ce qu’il est très malade, qu’il n’a pas la même énergie et, surtout, qu’il a compris la nécessité de changements profonds que la Révolution ne peut pas éviter cette fois. C’est la première fois que d’autres sont dans de meilleures conditions que les siennes pour résoudre les choses. Et il a eu la grandeur de faire un pas, pas en arrière, à côté.

La Révolution Cubaine se trouve cette fois au point où il n’y a pas d’excuses pour repousser le changement, parce que c’est la première et la plus urgente nécessité. Son alternative est de trouver la voie - chinoise, vietnamienne ; une Cubaine probablement - qui lui permet de se surpasser, ou d’affronter à terme une forte opposition interne avec un énorme appui extérieur. Dans ce cas l’option dramatique se présenterait entre réprimer en risquant la guerre civile et l’intervention étrangère, ou se livrer des pieds et de mains, comme la Russie de Boris Yeltsin. Mais Cuba n’est pas la Russie, et ça fait dresser les cheveux sur la tête de l’imaginer transformée en campement révolutionnaire abandonné et occupé par les Cubains riches de Miami.

Cependant, la propre histoire de la Révolution Cubaine autorise la confiance. Les Cubains ont déjà commencé à donner les signes qu’aussi cette fois ils seront à la hauteur. Dans le bilan, cette Révolution a donné au monde beaucoup plus que le monde a le droit légitime de le réclamer.

En ce qui concerne Fidel, après avoir ôté nos chapeaux, comprenons que c’est un homme ; simplement un homme mis devant l’une de ces occasions que l’Histoire accorde au compte-gouttes. Seulement qu’il est devenu un Grand Homme, un membre du maigre bouquet des grands du XXe siècle, parce qu’il a su être à la hauteur pendant 50 ans.

Traduction de l’espagnol pour El Correo de : Estelle et Carlos Debiasi.

Notes :

- 1. George Steiner, L’Erratum, Siruela, Madrid, 1998.
- 2. Voir dossier "Hora de cambios en Cuba ", Le Monde diplomatique, edición Cono Sur, Buenos Aires, Avril 2007.

C.G.
©
LMD ed. Un cône le Sud

Le Monde diplomatique, El Dipló. Buenos Aires, Mars 2008.

Notes de la traduction :

Notes

[1Groupes civils combattant aux côtés des forces régulières, ou contre elles

[2Président argentin entre 1963 et 1966

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