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15 janvier 2003

« Chavez est politiquement inculte » dit Teodoro Petkoff.

 

« En Amérique latine, on peut éventuellement gouverner sans la classe moyenne, mais pas contre elle. Et Chavez se l’est mise à dos. »
Ancien guérillero marxiste, dans les années 60, Teodoro Petkoff dirige aujourd’hui le quotidien de Caracas TalCual. Il fut aussi le fondateur du parti MAS (Mouvement vers le socialisme), qui a soutenu ­ sans lui ­ les premiers pas d’Hugo Chavez avant de quitter la coalition gouvernementale.

Par Jean-Hebert ARMENGAUD
Caracas envoyé spécial
Liberation, mardi 14 janvier 2003

Le Venezuela est extrêmement divisé et semi-paralysé. Y a-t-il une issue ?

Il faut très vite trouver une issue politique, négociée, la seule souhaitable, dans un cadre électoral. Sinon, on se dirige vers une explosion de violence dont on n’a pas idée. Malheureusement, les extrémistes des deux camps semblent actuellement tout faire pour la provoquer. Quoi qu’il arrive, la « victoire », celle des uns ou des autres, s’écrira avec d’énormes guillemets, sur un champ de ruine économique et social, avec cette grève qui mène le pays à la faillite. Le Venezuela, c’est pire que le Titanic : c’est le dernier naufragé qui s’accroche à une planche de bois, la planche, c’est l’OEA (Organisation des Etats américains, qui tente depuis plusieurs mois une médiation, ndlr).

Chavez a été élu triomphalement en 1998 et réélu en 2000. Que s’est-il passé ?

Il s’est mis tout le monde à dos. Les syndicats, l’Eglise, les médias, l’armée et surtout la classe moyenne, un secteur de la population qu’il aurait très bien pu se gagner, qui a voté pour lui et qui a pris la rue aujourd’hui. En Amérique latine, on peut éventuellement gouverner sans la classe moyenne, mais pas contre elle. C’est le secteur le plus dynamique de la population, celui qui consomme et produit la culture, la politique, la formation, l’éducation... Dans les années de croissance, elle a représenté jusqu’à un quart de la population du pays. Chavez a réussi à créer un front contre lui qui va de droite à gauche, des riches aux pauvres. Il lutte pour survivre.

Il répond qu’il est l’objet d’un complot de l’oligarchie contre son projet de révolution bolivarienne...

Depuis quand l’oligarchie latino-américaine défile-t-elle dans les rues tous les jours par dizaines de milliers de personnes ? C’est une vision simpliste qui lui permet d’être relayé par la gauche européenne, notamment française, cette gauche qui nous regarde, nous la gauche latino-américaine, du haut de sa condescendance, la même qui voulait nous faire croire dans les années 60 que le bon chemin était celui de Castro. Il n’y a eu aucune « révolution » au Venezuela, pas même l’ombre d’une réforme sociale un tant soit peu sérieuse. Pas de nationalisation de méchantes entreprises « capitalistes ». Une politique économique très classique : le FMI n’a aucun reproche à faire à Chavez. Bref, en quatre ans, rien qui dévie de l’orthodoxie, rien d’un « nouveau scénario » de gauche latino-américain qui s’affronterait au dragon capitaliste.

Pas de « révolution » mais la conduite de Chavez a provoqué une « contre-révolution », c’est le paradoxe. Il a un discours, une vision du monde pleine de cet infantilisme d’extrême gauche qui attend toujours la confirmation de la chute du Mur : nous, la gauche, serions l’incarnation de la justice, de la vérité et de l’Histoire pour aller vers la société du bonheur en se prenant par la main. Et tous ceux qui ne sont pas d’accord avec nous vont contre l’Histoire, et sont donc des contre-révolutionnaires. Chavez n’est pas un dictateur : il ne va pas guillotiner les contre-révolutionnaires. Il les fusille verbalement. Alors, lorsque les critiques ont commencé, dans les médias par exemple ­ lesquels médias lui étaient extrêmement favorables au début ­, Chavez a réagi avec une brutalité et une intolérance fantastiques les traitant de « terroristes ». Comment s’étonner ensuite que les médias soient désormais devenus les porte-parole de l’opposition ?

Mais s’il n’y a pas eu de révolution, pourquoi cette obsession de l’opposition, qui l’accuse de « castro-communiste » ?

Chavez est un homme cultivé, mais politiquement inculte : depuis le début, il tend la perche à ses ennemis. Exemple : il y a un an, il lance « sa » loi agraire en grande pompe. Après son discours, il passe la parole à celui qui l’accompagne : un envoyé spécial de Fidel Castro. Ça n’a pas raté, les journaux ont titré : « La révolution cubaine a commencé ». Alors que cette loi n’avait rien de révolutionnaire, on aurait même pu se contenter tout simplement d’appliquer mieux la loi agraire de 1961. Nous sommes proches de Cuba, beaucoup de Vénézuéliens voyagent là-bas, et nous savons tous que ce n’est pas précisément le paradis sur Terre. Chavez, lui, vit encore dans les années 70 : Fidel est la « cathédrale de la révolution ». Du coup, la classe moyenne a paniqué, persuadée que l’avenir que promet Chavez, c’est Cuba, convaincue qu’elle s’affronte au danger du totalitarisme. Chavez est arrivé au pouvoir avec 56 % des voix. Il avait même dans les sondages des opinions favorables allant jusqu’à 80 %. Aujourd’hui, il peut se maintenir au pouvoir quelque temps, mais quel que soit le projet qu’il avait en tête, s’il en avait un, c’est trop tard.

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