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2 janvier 2003

Chaos et barbarie
Les contours de l’empire américain

 

Par PAUL-MARIE DE LA GORCE
Journaliste, auteur notamment de De Gaulle, Perrin, Paris, 2000.

L’Empire américain, suivant le titre du célèbre ouvrage de Claude Julien, est devenu, dans celui du nouveau livre d’Alain Joxe, L’Empire du chaos (1). Le thème en est donné par son sous-titre : « Les Républiques face à la domination américaine dans l’après-guerre froide ». L’intitulé est ambitieux, le contenu plus encore. L’immense culture historique d’Alain Joxe l’a amené à rechercher l’itinéraire conduisant au chaos qu’il croit - non sans raison - observer. Il le retrace à sa façon, par un détour audacieux mais singulièrement stimulant qui passe par Thomas Hobbes, philosophe du Léviathan, théoricien de l’Etat, penseur d’un certain ordre national et international s’opposant, dans sa vision des sociétés, au « désordre chaotique ». Il eut, suivant l’auteur, une descendance légitime parmi les théoriciens de la guerre jusqu’au XIXe siècle et à Clausewitz.

Après l’ordre international précaire et douteux, mais relativement rationnel du temps de la guerre froide, nous voici dans un système nouveau qu’Alain Joxe caractérise à la fois par la puissance exclusive des Etats-Unis et par le chaos dans lequel est plongée toute une partie du monde : de l’Amérique latine au Proche-Orient, partout où la superpuissance américaine cantonne, entretient et exerce la violence.
Son oeuvre est si riche en analyses historiques qu’il est impossible que l’on souscrive à toutes - par exemple pour la crise yougoslave. Du moins s’appuie-t-elle sur une remarquable analyse de la stratégie conçue et appliquée par les Etats-Unis depuis la fin de la guerre froide, et son déploiement dans les principales zones du monde. Il en conclut que son enjeu principal est la maîtrise des crises de l’Eurasie par la maîtrise directe de l’Asie centrale.

Mais, pour le moment, c’est « le choc des barbaries », suivant le titre, à la fois juste et provocateur, du nouveau livre de Gilbert Achcar (2). Avec une rare compréhension des données internationales qui sont sous nos yeux, mais que les conformismes prépondérants dissimulent souvent, il en analyse les sources et les prolongements. Ce fut d’abord l’exploitation systématique, dans tout le monde musulman, des forces politiques et sociales d’inspiration religieuse par les Etats-Unis dans leur lutte contre une éventuelle pénétration soviétique ; puis l’extraordinaire histoire du retournement de ces forces qui, pour partie, se révoltent contre ceux qui les avaient soutenues. Il montre, cruellement mais lucidement, combien se sont trompés les prophètes superficiels du déclin de l’islamisme, faute d’en avoir compris les origines : la faillite des expériences nationalistes originelles, qu’elles fussent « socialistes » ou « capitalistes », et la persistance dramatique du conflit israélo-arabe entretenant les passions à leur paroxysme. C’est ensuite le 11 septembre et la « guerre » qui s’ensuivit. « Haine, barbaries, asymétrie et anomie », tel est le titre d’un chapitre à lire absolument, car il s’agit du texte le plus percutant et le plus rigoureux qu’on puisse lire sur cette guerre.

C’est également l’état du monde actuel que Jean-Marie Colombani évoque dans son livre au titre interrogatif Tous Américains ? (3) par référence au célèbre éditorial écrit au lendemain du 11 septembre : « Nous sommes tous Américains ! (4) ». De toutes les différences qui le séparent des analyses d’Alain Joxe et de Gilbert Achcar, l’essentiel tient au fait que si ces derniers traitent la donnée fondamentale du système international actuel qu’est, selon eux, le phénomène impérialiste, Jean-Marie Colombani n’y fait pas référence.

Centré sur les relations que les Français, et plus généralement les Européens, entretiennent avec les Etats-Unis, son livre remonte au temps de la guerre froide, dont Jean-Marie Colombani écrit avec raison qu’elle « a été une mêlée confuse où des principes invoqués de part et d’autre (les mêmes : démocratie, liberté, solidarité avec les opprimés) se sont affrontés dans un bien mauvais combat, transfiguré par de très rares moments de lumière lorsque quelques grandes figures sont parvenues à dépasser ce clivage pour s’inscrire dans un au-delà : ni Gandhi, ni Martin Luther King, ni Jean XXIII, ni Willy Brandt, ni le général de Gaulle ne se sont à l’évidence jamais vraiment reconnus dans cette logique bi-polaire ». Voilà qui devrait condamner les accusations habituelles d’anti-américanisme portées contre les critiques de la politique des Etats-Unis.

L’ouvrage de Jean-Marie Colombani est, lui aussi, si riche et si proche de l’actualité qu’il n’échappera pas aux controverses, par exemple quand il évoque l’hypothèse de l’effacement éventuel de l’Etat d’Israël, qui n’a aucune plausibilité, ou la rencontre de Camp David, en juillet 2000, où n’existaient pas les conditions d’un accord.
Peut-être est-il paradoxal que l’ouvrage d’Alain Joxe et celui de Jean-Marie Colombani convergent en fin de compte sur un même appel à l’Europe. Pour l’un, sous forme d’une utopie, au sens noble du mot, où la « République européenne » serait la réponse aux menaces de « l’Empire du chaos ». Pour l’autre, c’est une sorte d’impératif politique.

Notes :

(1) Alain Joxe, L’Empire du chaos, La Découverte, Paris, 2002, 144 pages, 17 euros.

(2) Gilbert Achcar, Le Choc des barbaries, Complexe, Bruxelles, 2002, 150 pages, 16,90 euros.

(3) Jean-Marie Colombani, Tous Américains ? Fayard, Paris, 2002, 165 pages, 12 euros.

(4) Le Monde , 13 septembre 2001.

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