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8 mars 2005

Caraïbes noirs et "negros franceses" : le périple de Noirs "révolutionnaires" dans les Antilles et l’Amérique centrale)

 

« En mille huit cent deux, Marcos Sanchez Diaz arriva ici au Guatemala avec trois brigantins. Il était major, c’est pour ça qu’ici à Livingston ils le célèbrent « major, major ! », ils disent. Car il était major de l’armée, à Saint-Domingue, dans la colonie, comme vous le savez... Saint-Domingue était une colonie française.

Pablo Pinto, colonel dans le cantonnement militaire de Chiquimula, ne le laissa pas s’installer ici. Il vint avec trois cents soldats attaquer Marcos Sanchez Diaz et ses troupes. Cela se passa en avril, le quatorze. Ils ne se combattirent pas. L’Espagnol l’enjoignit de se retirer, mais quand Marcos Sanchez Diaz vit que le colonel était entouré de Noirs, vraiment, il admira de voir qu’il y en avait ici, précisément au service militaire. Marcos Sanchez Diaz et ses proches se retirèrent à Punta Gorda, au Belize, et il revint en mille huit cent six au Guatemala.

Maintenant moi, j’ai quatre vingt ans. Ma mère est Maria Luisa Sanchez Gonzalez, petite-fille du fils aîné de Marcos Sanchez Diaz. Vous suivez ? Je suis donc bien placé pour connaître le déroulement des choses, à l’évidence ! Il faut alors dire la vérité. Marcos Sanchez Diaz, en vérité Marc Saint-Dié, a été enregistré sous ce nom par les Espagnols, à son arrivée ici en Amérique centrale. Et le papa de mon papa s’appelle Florencio Mejia Francisco. Petit-fils de Juan Francisco, en français Jean François, célèbre général noir qui lutta avec Toussaint Louverture, sur Saint-Domingue. Vous vous rendez compte maintenant ? » [1]

Par Nicolas Rey
Nuevo Mundo Mundos Nuevos
Número 5 - 2005, le 21 février 2005

Ainsi débute l’histoire de « la ville noire » du Guatemala, Livingston, racontée par « don » Beto Mejia, descendant direct du fondateur. Cette bourgade, située au nord-est du Guatemala, est « la ville noire » du pays. Les Garifunas, installés en Amérique centrale depuis 1797, sont environ cinq mille au Guatemala, principalement répartis à Livingston. Ils ne représentent que 0,05 % de la population totale du pays. A part eux, il ne reste guère de « trace » africaine au Guatemala : les descendants d’Africains introduits eux comme esclaves dès le début du XVIe siècle au Guatemala ne sont plus identifiés comme tels [2], contrairement aux Garifunas. Mais la différence fondamentale est aussi là : les Garifunas sont arrivés libres à la fin du XVIIIe siècle sur le sol d’Amérique centrale, tandis que les Africains déportés près de trois siècles avant eux, étaient enchaînés.

Les Garifunas de Livingston, qu’ils appellent aussi Labuga [3], attribuent la fondation de leur ville à Marcos Sanchez Diaz, un « negro francés » issu de Saint-Domingue, arrivé en 1802 à la tête d’un groupe de Caraïbes noirs, pour s’installer à cet emplacement. Les Garifunas sont issus de Saint-Vincent, dans les Petites Antilles, et leurs ancêtres y étaient connus sous le nom de Caraïbes noirs. Ils furent déportés de cette île vers l’Amérique centrale, en 1796, par les Anglais. Un an plus tôt, en 1795, les negros franceses au service de la Couronne d’Espagne, étaient chassés de Saint-Domingue par les Français. Incorporés en 1796 comme troupes auxiliaires dans la milice espagnole de Trujillo, au Honduras, ils furent rejoints dans cette fonction en 1797 par les déportés de Saint-Vincent évoqués ci-dessus, les Caraïbes noirs.

La première question qui vient à l’esprit est alors la suivante : par quels « hasards de l’histoire » des Noirs issus des Antilles alors sous domination française, negros franceses et Caraïbes noirs, ont-ils fondé en 1802 la localité appelée Livingston en territoire espagnol (Amérique centrale), et de surcroît en pleine période esclavagiste ?

Aujourd’hui encore, les Garifunas vouent un culte à leurs ancêtres des Antilles, à qui ils déclarent devoir leur survie et leurs terres en Amérique centrale, partout où ils sont installés, le long de la côte caribéenne (Nicaragua, Honduras, Guatemala, Belize). J’ai même retrouvé à Livingston (Rey, 2001, 2005) la trace à travers les familles Franzua et Francisco, de descendants directs d’un des pères de la Révolution haïtienne, Jean François. Les combats gagnés hier ajoutent-ils, sont ceux d’aujourd’hui et de demain à remporter, pour la perpétuation de la communauté garifuna. De nombreux rituels évoquent la résistance des Caraïbes noirs contre les Anglais sur Saint-Vincent [4], tandis que le fondateur negro frances de Livingston, Marcos Sanchez Diaz, est désigné par les membres influents du culte des ancêtres, comme ayant été un « chamane haïtien ». Ses descendants directs précisent même qu’il était un militaire haut gradé sur Saint-Domingue (« major »). Mais qu’en est-il vraiment, de cette « résistance passée » aux Antilles, évoquée par les Garifunas en Amérique centrale à travers leurs rituels ?

Mémoire de la résistance, culte des ancêtres, déportation des Antilles et recomposition en Amérique centrale… c’est à la lumière de leur articulation que je présenterai la construction identitaire du groupe garifuna, au Guatemala. La volonté de ces Noirs issus des Antilles de rester libres et de disposer de leurs terres, dès leur arrivée en Amérique centrale, n’est compréhensible qu’après avoir reconstruit les étapes qui les ont amenés à être des acteurs conscients de leur devenir historique. Pour cette recherche, j’ai recueilli les récits d’un informateur clé à Livingston, « don Beto » (cf. ci-dessus), descendant de Marcos Sanchez Diaz fondateur haïtien de cette bourgade guatémaltèque et également de Jean François, un des chefs historiques de la Révolution haïtienne sur Saint-Domingue qui s’est distingué dès 1791 lors du soulèvement général (« Insurgés du Nord ») aux côtés de Boukman, Toussaint et Biassou. J’ai confronté ces récits avec l’histoire écrite que j’ai pu reconstituer à partir d’archives françaises, espagnoles et anglaises consultées à Cuba, Vincennes, Basse Terre (Guadeloupe) et Guatemala ciudad.

Des Antilles à l’Amérique centrale : le périple des Noirs « révolutionnaires »

Sur Saint-Vincent tout d’abord (Petites Antilles), le groupe des Caraïbes noirs, ancêtres des Garifunas, se constitue dès le XVIIe siècle, notamment à la suite du naufrage au large de cette île de trois bateaux négriers, entre 1635 et 1675. Cela intervient dans un contexte bien particulier puisque dans les années 1660, les Indiens caraïbes résistent encore péniblement à l’avancée des colons européens (Français, Anglais, puis Hollandais), avec qui ils signent d’ailleurs un traité de paix leur permettant d’inscrire les îles de la Dominique et de Saint-Vincent comme territoires « neutres » dans la conquête des Petites Antilles (la Guadeloupe et la Martinique ont été colonisées par la France depuis 1635). Les naufragés noirs de Saint-Vincent ont-ils eu de la « chance » en s’échouant sur ce dernier bastion des Petites Antilles encore aux mains des Caraïbes ?

Alors que les Amérindiens livraient leurs dernières batailles dans les Antilles, ces Noirs qui étaient destinés pour la plupart à l’esclavage sur la grande plantation, vont reprendre le flambeau de la résistance contre les colons. Après avoir adopté les « mœurs et coutumes » des Indiens caraïbes tel que décrit par le père Labat lorsqu’il foula le sol de Saint-Vincent en 1700, ils leurs emprunteront jusqu’à leur nom, et sauront habilement manier l’art de la guerre et de la diplomatie afin de subsister. Les Caraïbes noirs vont ainsi en 1719 repousser une attaque française menée par des troupes dépêchées depuis la Martinique. Puis, en 1756, avec le déclenchement de la guerre franco-anglaise dite de "Sept Ans", ils feront alliance avec les Français.

Avec le Traité de Paris signé en 1763, Saint-Vincent revint aux Anglais mais l’alliance entre Caraïbes noirs et Français perdura. Les Anglais ne prirent réellement possession de l’île qu’avec un nouveau traité en 1783, ouvrant cette fois sur une décennie de cohabitation ponctuée d’affrontements larvés avec les Caraïbes noirs.

Dans le même temps, sur Saint-Domingue, les insurgés du Nord (appelés aussi negros franceses par les Espagnols) emmenés par Jean François et Biassou après la mort de Boukman, se mirent au service de la Couronne espagnole en 1793, contre la France révolutionnaire qui détenait alors le pouvoir sur l’île. Sonthonax, envoyé par la Convention pour établir l’autorité de la Révolution, prit finalement l’initiative d’abolir l’esclavage en août 1793, face à une situation de plus en plus délétère : invasion anglaise sur l’île, harcèlement des troupes espagnoles et de leurs alliés noirs, colons royalistes ou jacobins opposés à l’égalité des droits pour les mulâtres et les Noirs, etc.

En 1794, l’abolition de l’esclavage décrétée par la France marqua un tournant dans l’histoire des groupes noirs aux Amériques. Le destin des Caraïbes noirs de Saint-Vincent et des negros franceses sur Saint-Domingue, se rejoignit alors avant même leur rencontre en Amérique centrale quelques années plus tard. Toussaint rejoignit l’abolitionniste Sonthonax et la France en abandonnant les chefs noirs Jean François, Biassou et leurs alliés espagnols. Il chassa ces derniers de l’île en 1795 pour le compte de la France, et ne tarda pas à affirmer son pouvoir sur l’île (il traita secrètement avec les Anglais pour qu’ils quittent également les lieux, en 1798). Toujours aux ordres de la Couronne d’Espagne, Jean François et Biassou accostèrent au large de Cuba, pour y reprendre du service. Mais les autorités espagnoles sur cette île refusèrent de les faire débarquer, de peur qu’ils ne s’allient contre eux aux Noirs de Cuba :

« En entrant avec les bateaux d’Aristizabal dans le port de la Havane -janvier 1796-, le général Las Casas ordonna, en répondant aux demandes de la Municipalité de la Havane, que les bateaux qui transportaient François, Biassou et Narciso, jettent l’ancre le plus loin possible de tout contact avec les cabildos [5] noirs et leurs dirigeants, en les stationnant dans un endroit isolé entre Casa Blanca et le Castillo del Morro, à l’entrée du port. (…). » (Franco, 1963 : 10)

Les Espagnols décidèrent alors de les utiliser en Amérique centrale, où la présence noire était presque inexistante en comparaison avec les Antilles, pour défendre les côtes du Reino de Guatemala contre les incursions anglaises menées depuis le Belize et la Jamaïque. Ces chefs noirs de Saint-Domingue et leurs troupes, appelés negros franceses, incorporés en 1796 à la milice de Trujillo, au Honduras, y furent rejoints par les Caraïbes noirs un an plus tard, en 1797. De telles troupe d’élites noires habituées à la lutte armée contre les puissances coloniales aux Antilles, que ce soit contre les Français (negros franceses sur Saint-Domingue) ou les Anglais (Caraïbes noirs à Saint-Vincent), firent ensuite rapidement leurs preuves au service de l’Espagne en Amérique centrale.

En ces années cruciales aux lendemains de l’abolition (1794), Victor Hugues, envoyé par la Convention pour établir l’autorité de la République aux Petites Antilles, reprit la Guadeloupe aux Anglais avec l’appui des Noirs, puis Sainte-Lucie pour un temps, mais il échoua à Saint-Vincent et en Martinique…Au-delà de la Caraïbe insulaire, il répandit la « loi des Français » aux Amériques (Venezuela, Rio de la Plata, etc.) depuis son gouvernement général des îles installé en Guadeloupe. La « cruauté légendaire » des Caraïbes noirs, qui transparaît dans le texte ci-dessous daté de mars 1795 et attribué [6] à Chatoyer, leur « chef suprême » comme le désignait Victor Hugues, était une arme redoutable mise au service de la France pour étendre la Révolution aux Amériques (traduit de l’anglais) :

« Chateau-bellair, le 12 mars, et le premier jour de notre liberté.
Où est le Français qui ne rejoindra pas ses frères, à un moment où la voix de la liberté est entendue par eux ? Unissons-nous, citoyens et frères, sous les couleurs qui flottent dans cette île ; hâtons-nous de participer à cette grande oeuvre qui a déjà commencé si glorieusement. Mais s’il y a quelque homme timoré qui existe encore, quelque Français retenu par la peur, nous leur déclarons à cette occasion, au nom de la loi, que ceux qui ne nous rejoindrons pas dans le courant de la journée, seraient considérés comme traîtres au pays, et traités comme ennemis. Nous promettons d’utiliser le feu et l’épée contre eux, nous brûlerons leurs propriétés, et nous assassinerons leurs femmes et leurs enfants, jusqu’à exterminer leur race. »

Chatoyer sera assassiné par les Anglais, qui reprendront Sainte-Lucie utilisée comme base arrière par les Français pour ravitailler en hommes, armes, et munitions la résistance sur Saint-Vincent. Ils déporteront les Caraïbes noirs sur l’île de Roatan en 1797 au nord de Trujillo (Honduras), espérant ainsi déstabiliser les Espagnols en Amérique centrale. Déportés des Antilles, les quelques cinq mille Caraïbes noirs seront à peine la moitié à leur arrivée sur Roatan (mauvais traitements, exécutions, maladies). Ils ne tarderont pas à s’allier aux nouveaux maîtres des lieux qui dominaient dans cette région, en l’occurrence les Espagnols, qui les intégrèrent dans la milice de Trujillo au Honduras pour défendre la colonie… contre les Anglais !

L’émissaire espagnol Rossi, dans la Gazeta de Guatemala en date du 26 juin 1797 (traduit de l’espagnol), évoque la reddition des Caraïbes noirs de Roatan, prêts ensuite à servir la couronne espagnole :

« Jack arriva (dit-il), second chef de la place, et à ce moment l’unique, étant donné que son frère aîné était alors dans la montagne : il avait un couteau dans la main droite, et une espingole de bronze dans la gauche : il était sérieusement ivre, ce qui rendait son aspect encore plus infernal, en étant ainsi atrocement rassasié. Alors qu’il se rapprochait de moi, je me suis saisi de mon sabre avec grand flegme, ainsi que j’empoignais mon pistolet. Dans cette posture, et parlant avec un ton majestueux et fier, je lui intimai de me remettre le titre, ou les titres, avec lesquels il dirigeait au nom des Anglais. Il me répondit (sans vouloir parler français, mais anglais) Je ne dirige au nom de personne : je ne suis pas Anglais, ni Français, ni Espagnol, ni souhaite être quelque chose de cela : je suis un Caraïbe, un Caraïbe sans sujétion, je ne veux pas être plus, ni avoir plus - Et bien, répondis-je, le Roi mon maître, et ses généraux qui m’ont envoyé, ne daignent pas traiter avec les Caraïbes : je parlerai et traiterai avec le peuple. En effet, je dirigeai ma voix vers l’assistance : je leur répétais, en termes cette fois plus énergiques et diffus, la même harangue que j’avais faite à la population du Nord : je proposais la même capitulation, et ceux qui l’avaient déjà acceptée dans l’autre bande, l’expliquaient et la défendaient devant leurs compagnons. Après un bref murmure et quelques altercations entre eux, il y eut les mêmes signes de liesse : on n’entendit plus qu’une voix générale et bruyante qui répétait : Nous acceptons ce que tu veux : nous sommes déjà frères : vive le Roi d’Espagne : vive, vive. Cette même voix fit taire Jack et ses partisans, qui au nombre de 150 et tapis dans l’obscurité, s’étaient mis en position quelques uns avec des baïonnettes, et d’autres avec des fusils, des sabres, ou des pistolets. »

Caraïbes noirs et negros franceses en Amérique centrale, entre intégration et soutien actif à Haïti

Après la première abolition prononcée par la France en 1794, un deuxième tournant historique eut lieu il y a tout juste deux cents ans, cette fois avec le rétablissement de l’esclavage par Napoléon, en 1802. Ce retour à l’esclavage décidé par Napoléon, est souvent attribué à l’influence de Joséphine sa femme, appartenant au « clan » des colons. Pourtant, d’autres raisons doivent être avancées, et Miranda, père de l’indépendance du Venezuela en 1811, qui fut auparavant proche de Brissot sous la Révolution française, informa lui-même en 1801 les autorités anglaises [7] des intentions impérialistes de Bonaparte. En effet, Napoléon souhaitait reprendre pied sur le continent américain, en commençant par le Mexique, avec comme base arrière des opérations, l’île de Saint-Domingue (cf. Franco, 1965). Mais pour cela, il devait d’abord se débarrasser de Toussaint Louverture, en remettant aux fers les Noirs qui occupaient les places de haut gradés dans la hiérarchie militaire des colonies françaises.

Noirs et mulâtres républicains de Guadeloupe résistèrent également mais furent vaincus (10 000 victimes), tandis que ceux de Saint-Domingue réalisèrent l’union sacrée entre Dessalines, Christophe et les mulâtres restés jusque-là fidèles au pouvoir napoléonien (Pétion et d’autres changèrent d’avis après que le mulâtre Rigaud pourtant fidèle aux autorités bonapartistes, fut déporté par ces dernières). La proclamation de la première République noire en janvier 1804, menaçait de faire « tâche d’huile » dans tout le Nouveau Monde. A Trujillo dans la milice noire du Honduras, de nombreux soldats officiant pour le compte de l’Espagne, les negros franceses, comme évoqué plus haut, étaient en effet originaires de Saint-Domingue.

Dans un document daté du 20 juin 1804 [8], le gouverneur de Comayaga, Juan Ortiz de Letona, avait demandé aux autorités espagnoles d’expulser tous les Noirs de la côte hondurienne, si possible vers « leurs colonies françaises ou ailleurs si la République [française] n’en veut pas ». Et en l’année 1804, la plus grande méfiance était portée à l’égard des Caraïbes noirs, décrits comme faisant de la contrebande avec les Anglais du Belize, et alliés aux zambos de la Mosquitia (territoire entre le Honduras et le Nicaragua) sous influence britannique. D’autant que deux ans auparavant, en 1802, un premier groupe de 150 Caraïbes noirs était entré au Belize à l’emplacement de ce qui sera plus tard baptisé Stann Creek (1832). La même année, le negro frances Marcos Sanchez Diaz s’installait à l’emplacement de l’actuelle Livingston, au Guatemala, et il était repoussé par un détachement de l’armée espagnole. Il se réfugia également au Belize (Honduras Britannique) à l’emplacement qui sera officiellement baptisé Punta Gorda par les autorités, en 1832. Une fois passés les premiers « émois » suscités par l’indépendance d’Haïti en 1804, les autorités espagnoles firent diligence auprès de Marcos Sanchez Diaz réfugié au Belize, afin qu’il revienne s’installer avec ses troupes de Caraïbes noirs, au Guatemala. Il s’exécuta, en 1806, contre une solde et l’octroi de terres pour son groupe.

Dans les années 1810, les autorités espagnoles, toujours soucieuses de débarrasser Trujillo de la présence des Noirs, optèrent pour ne plus les attaquer de front [9]. Il fallait « flatter » ces troupes de rebelles potentiels, d’autant qu’en 1811, comme je le découvris aux archives de Cuba (cf. ci-dessous), le negro frances Gil Narciso pourtant officiellement au service de l’Espagne en Amérique centrale [10], attaqua Cuba l’espagnole en 1811. « En sous-main », il avait été mandaté par le Roi Christophe depuis Haïti, pour rallier le soulèvement emmené à Cuba par le mulâtre libre José Antonio Aponte. Ce sont donc là de véritables « réseaux dormants haïtiens » qui furent activés : au service officiellement de l’Espagne en Amérique centrale, les negros franceses restèrent en contact avec leurs frères d’armes de Saint-Domingue et une fois l’indépendance d’Haïti proclamée en 1804, ils leur prêtèrent main forte en se retournant contre leurs protecteurs espagnols, comme le montre le soutien de Gil Narciso au mulâtre cubain Aponte.

Dans le document suivant [11], Juan Luis Santillan, Haïtien ayant servi aux côtés d’Aponte en 1812 à Cuba, répond lors d’un interrogatoire faisant suite à leur arrestation que les negros franceses d’Amérique centrale (Reino de Guatemala) s’y étaient vus ordonner de retourner sur leur île d’origine, Saint-Domingue (traduit de l’espagnol) :

« Interrogé à propos de quel motif il était venu à ce port, il répondit avec celui de s’être fait communiqué ordre dans le Reino de Guatemala où il demeurait que tous les émigrés de la dite île devaient retourner à leur point de départ. Interrogé pour savoir s’il est toujours resté associé au Noir Gil Narciso qui avait dans ces dites troupes l’emploi de brigadier, il dit : que oui, parce qu’ils vinrent dans un propre bateau de Vallaja jusqu’à ce port, quand le fit également Juan Francisco [Jean François] et que de là il passa avec Gil Narciso au Reino de Guatemala où il était destiné. »

Face au risque d’embrasement, les autorités espagnoles d’Amérique centrale préférèrent semble t-il privilégier leurs relations de bonne entente avec les troupes noires strationnées à Trujillo. Elles optèrent pour les redéployer sur le territoire, ce qui permettait à la fois :

- de maintenir sous leurs ordres ces troupes d’élites en évitant qu’elles ne rentrent en sédition ;

- de repousser les attaques anglaises le long de la côte, en la renforçant en de nombreux points stratégiques par le stationnement de ces milices noires.

Cette stratégie à double entrée ressort de façon explicite dans le document ci-dessous [12] (traduit de l’espagnol)  :

« Les Caraïbes ont été et sont très utiles pour Trujillo : ils sont très habiles pour la navigation et construisent avec perfection de petits bateaux : au jour d’aujourd’hui ils possèdent de telles embarcations en quantité, avec lesquelles ils aident à charger et décharger les bateaux qui arrivent au port, favorisant ainsi l’approvisionnement de cette place. Ils travaillent aussi dans l’agriculture et ce sont presque exclusivement eux qui possèdent les semailles et fournissent à la population le maïs, le riz, le manioc, etc. Il est donc indispensable que se maintienne à Trujillo une partie de ces Caraïbes qui, en même temps qu’ils favorisent cette dite place, ne sèment pas la crainte de par leur grand nombre. Les autres pourront s’établir à l’intérieur de la province ou le long des grands fleuves qui la traversent ; en s’assurant que ces établissements se fassent dans les environs de zones très peuplées. Cette proximité servirait de frein aux Caraïbes pour leur ôter toute idée de rébellion ou d’alliance avec les zambos, et l’échange fréquent avec les Espagnols leur inspirerait plus d’amour et d’attachement à ces alentours.

Pour ce qui est des Noirs français [negros franceses] émigrés de Saint-Domingue, et qui sont connus sous le nom de troupes de nègres auxiliaires, il ne faut craindre absolument rien. Premièrement, parce qu’ils sont très peu nombreux, comme rappelé par le gouverneur soulignant qu’ils ne dépassent pas les deux cents personnes de tous âges et sexes ; et deuxièmement parce qu’ils ont prouvé de manière non équivoque leur fidélité au Roi et leur adhésion à la nation espagnole. Dans la guerre antérieure avec les Anglais, ils défendirent avec courage la place de Trujillo et celui qui expose a appris que s’ils n’avaient pas été là les Anglais s’en seraient emparé. Enfin, ceux-là étant plus civilisés ils pourraient servir à gouverner directement les Caraïbes sous les ordres du Chef principal de Trujillo.
Cadiz, 31 août 1813.
Serenisimo Señor, Florencio del Castillo. »

Par la suite, lors de la déclaration d’indépendance du 15 septembre 1821, la citoyenneté guatémaltèque fut accordée aux « originaires d’Afrique » . L’abolition ne fut menée à son terme qu’après la période de flottement marquée par l’annexion au Mexique qui suivit la première déclaration d’indépendance (la deuxième et dernière déclaration d’indépendance fut prononcée le 1er juillet 1823). Les esclaves noirs du Guatemala arrachèrent leur liberté suite à une forte mobilisation qui culmina lors de la séance de l’Assemblée Nationale Constituante du 24 avril 1824, où ils présentèrent leurs doléances. Après avoir interdit par décret toute introduction et trafic d’esclaves sur le territoire, l’Assemblée accorda la liberté à tous les Noirs vivant au Guatemala. Par la suite, le pays fut plongé dans une guerre civile, opposant les conservateurs et leurs alliés les Caraïbes noirs, aux libéraux emmenés notamment par Francisco Morazan devenu en 1830, le deuxième président de la République Fédérale [13]. La raison du soutien des Caraïbes noirs (Garifuna) aux conservateurs semble d’abord être liée à la question de la terre (traduit de l’espagnol) :

« Tout indique que le projet des libéraux fut perçu par les Garifuna comme une menace pour leurs intérêts. Les réformes libérales - en particulier les changements à la fois dans la propriété foncière et l’élimination des droits communaux - touchaient à un aspect clé dans leur survivance. » (Idiaquez, 1994 : 165)

En effet, les libéraux remettaient directement en cause la Constitution de 1825 où les Caraïbes noirs étaient inscrites comme habitants libres des ports honduriens. Ce droit inscrit dans la Constitution avait été arraché par les Garifunas suite à leurs hauts faits d’armes pour défendre le port de Trujillo, au service des Espagnols, et leurs privilèges avaient été maintenus après l’indépendance du Honduras. Revenir sur ces droits, c’était donc mettre fin à l’alliance avec les Caraïbes noirs. De plus, les Garifunas, organisés en parti, réclamèrent ouvertement de revenir sous l’ordre ancien espagnol. Leurs divergences avec les libéraux n’en furent que plus franches ; ils rejoignirent l’opposition aux côtés des conservateurs, dans le parti qui - ironie du sort - s’appelait los Serviles (« les Serviles »).

En 1831, le parti des conservateurs projeta de faire un coup d’état. Ramon Guzman devait rétablir la bannière espagnole au Castillo de Omoa (Honduras) avec l’appui de deux cents Noirs. L’opération fut un échec total pour les Serviles et leurs alliés désireux de rétablir l’ancien régime.

En 1832, de nombreux Caraïbes noirs du Honduras qui avaient soutenu les conservateurs s’enfuirent au Belize. Les Britanniques reconnurent officiellement la fondation de Punta Gorda (à la frontière avec le Guatemala) ainsi que celle de Stann Creek cette année là, alors que les Caraïbes noirs s’étaient déjà installés à ces emplacements trente ans auparavant, en 1802. Stann Creek fut rebaptisée récemment de son nom garifuna, Dangriga. L’arrivée des Garifunas vers ce dernier établissement, avec à leur tête Alejo Beni, le 19 novembre 1832, est commémorée au Belize par la fête du Garifuna Settlement Day.

D’autres Garifunas fuyant le Honduras se dirigèrent plus vers le sud, puisqu’ils s’installèrent au Nicaragua, où ils se sédentarisèrent durablement à partir de 1880 (Laguna de Perlas, fondation de San Vicente en 1881).

Ainsi, les « fondateurs » de villages garifunas auraient assuré, selon leurs descendants, un rôle de gardiens de la communauté toute entière, après lui avoir trouvé un endroit où s’installer, en Amérique centrale.

Marcos Sanchez Diaz est-il vraiment… mort ?

Le propos n’est évidemment pas de chercher à reconstituer« l’histoire des Garifunas », mais bien de revenir sur la construction de l’identité historisée et de la mémoire historique chez les groupes noirs issus de marrons, aux Amériques. Dans le contexte récent de restitution foncière aux groupes noirs engagée par les Etats d’Amérique latine depuis les années 1990, la construction identitaire et mémorielle est plus que jamais située autour de l’enjeu de laterre…

Lesgroupesnoirs issus de marrons, aux Amériques, comme celui des Garifunas, s’appuient sur des « Premiers temps » de résistance, fondateurs, pour revendiquer leurs droits notamment culturels ou territoriaux. La mémoire est action : le passé est ramené au présent, pour agir. La mémoire de la tragédie collective chez ces groupes noirs, est une mémoire forte, sur laquelle se construit l’identité historisée (Candau, 1998 : 147-148) :

« Dans le cadre d’un rapport au passé qui est toujours électif, un groupe peut fonder son identité sur une mémoire historique nourrie des souvenirs d’un passé prestigieux, mais il l’enracine souvent dans une « lacrymatoire » [14] ou dans la mémoire de la souffrance partagée. L’identité historisée se construit pour une bonne part en s’appuyant sur la mémoire des tragédies collectives. Par exemple, le souvenir de l’accaparation de la terre par les Blancs et de leur violation des traités de paix a « joué un rôle fondateur dans l’émergence d’un groupe « indien » aux Etats-Unis » [15]. De même, Nathan Wachtel montre bien comment, dans la société inca, une vision du monde qui, avant la Conquête, était enharmonie avec un certain type d’organisation sociale, devient tragique après la destruction de l’Empire par les espagnols. La vision des vaincus s’est perpétuée dans la « mémoire collective » et se manifeste encore aujourd’hui dans une tradition de résistance passive à la société blanche [16]. Au Surinam ex-hollandais, le ciment social de l’identité des Saramaka est la formation aux XVIIe et XVIIIe siècles de républiques rebelles par des esclaves « marrons » fugitifs, événement révéré en tant que « Premiers temps » pour bien marquer qu’il est une référence fondatrice [17]. »

Les Noirs de Livingston rappellent régulièrement dans les rituels ne devoir leur survie en tant que groupe sur ce territoire donné d’Amérique centrale, qu’à la résistance première de leurs ancêtres, menée aux Antilles, avant qu’ils ne soient exilés vers le Honduras (fin XVIIIe siècle). La danse du Yankunú, réalisée les 25 décembre et 1er janvier, évoque l’histoire de lutte des ancêtres caraïbes noirs sur Saint-Vincent. Un leader de la principale association garifuna de Livingston, la ONEGUA (Organizacion Negra Guatemalteca), me présenta cette danse comme étant née à l’initiative des femmes, pour résister aux Anglais qui les violaient sur Yurumein (nom garifuna de Saint-Vincent) :

« Les hommes s’habillent comme les femmes mais c’est une forme de danse qui se perpétua après la stratégie de guerre qu’avaient les Garifuna contre les Anglais. Car les Anglais allaient parfois à Yurumein avec l’outrance de violer les femmes. Les femmes faisaient toujours face et les hommes se cachaient. Alors une femme a dit à son époux : « regarde, c’est mieux que tu me donnes ta culotte, parce qu’avec tes pantalons, je vais mes les affronter eux. » Et ce qui se passa ensuite, ce fut une stratégie de guerre, que les hommes s’habillent en femmes. Alors, quand les Anglais venaient déjà essayer de violer les femmes garifuna, ils eurent la surprise qu’on leur coupe le pénis. Eh eh eh ! » (Cesar Gregorio, barrio San Jose, 16/08/99 ; traduit de l’espagnol)

Selon Suazo (1997 : 83-84), un auteur garifuna, le terme Yankunú dériverait du garifuna Young giumú (« fin de Young »). Young était le responsable anglais qui chassa de Saint-Vincent les Caraïbes noirs en 1796. Le Yankunú, en s’intégrant aux fêtes de fin d’année du calendrier chrétien, a ainsi pu perpétuer, de Saint-Vincent à l’Amérique centrale, l’histoire de lutte des Garifunas pour leur survie. Mais lorsque l’on se penche de plus près sur cette danse, on constate qu’elle n’est pas limitée seulement à ce groupe noir d’Amérique centrale. En effet, on la retrouve dans de nombreux pays anglo-saxons caribéens, et aux mêmes dates (Noël et jour de l’an) : Jamaïque, Bahamas, Bermudes, Saint Vincent et aussi en Caroline du Nord. Selon l’historien Kwame Yreobe Daaku (1970), le Yankunú dériverait de John Canoe. Ce personnage serait un prince africain, John Konny (ou Kounie) qui se serait emparé d’un fort sur la Côte de Guinée durant 15 ans, avant d’en être délogé par les Hollandais. Les différentes recherches portant sur le Yankunú font apparaître qu’il est un moment très fort aux Amériques de rassemblement en souvenir des ancêtres noirs, ayant lutté contre l’esclavage :

« Le Yankunu (corruption de John Canoe) - connu également comme Wanaragua - est une festivité du carnaval en période de Noël célébrée dans les Antilles britanniques (Jamaïque, Bahamas, Bermudes, Saint Vincent et aussi en Caroline du Nord) ainsi qu’en Amérique centrale (Guatemala, Costa Rica, Nicaragua et Honduras). Le John Canoe a des origines très antiques et l’on suppose qu’il s’est diffusé à partir de la Jamaïque. La première mention explicite date de 1774, elle nous est fournie par l’historien jamaïcain Edward Long qui affirme que le nom de cette danse masquée est un hommage à un héros africain, chef de tribu de la Côte de Guinée qui vécut vers 1770. Belisario (1837) soutient quant à lui que le terme est une corruption du français « gens inconnus » se référant probablement à l’identité masquée des danseurs, alors que le linguiste Cassidy (1961) prétend au contraire qu’il dérive d’un mot africain qui dans la langue Ewe signifie « magicien, sorcier ». Le Yankunu est une danse masquée qu’on exécute exclusivement pendant la période de Noël, plus précisément au cours de la fête des Rois Mages, lors d’une procession de carnaval qui a lieu dans les rues de Belize City et de Livingston. Le rythme est rapide et en temps binaire composé (6/8) joué par deux tambours garaon, avec l’accompagnement d’un choeur de femmes répondant aux appels du leader. Le Wanaragua ou Yankunu rentre dans la sphère masculine tant par la composition des chants que par l’interprétation des danses : ces dernières sont interprétées exclusivement par des hommes qui peuvent être habillés de vêtements masculins ou féminins. » (Penedo, d’Amico, 2000 : 70-71)

Le John Canoe aurait pu être introduit chez les Garifunas non pas depuis leur arrivée en Amérique centrale mais bien sur Saint-Vincent, lors des contacts (périodes de lutte et de paix) entre Anglais et Caraïbes noirs. Les ancêtres fondateurs de Livingston issus quant à eux d’Haïti, sont invoqués systématiquement dans les rituels, comme Marcos Sanchez Diaz, qui est identifié par les leaders garifunas de Livingston comme étant un « chamane haïtien » et un « major dans l’armée, sur Haïti ». De plus, j’ai découvert que trois familles se partageaient le leadership dans le culte des ancêtres, à Livingston : les Castillo, les Sanchez, les Baltazar. Dans ces trois familles, on retrouve le plus grand nombre de propriétaires de temples et d’officiants pour le culte des ancêtres : buyei (« prêtre »), ounagulei (« aide »), et ebu (« médium »), sont les trois positions les plus haut placées dans la hiérarchie du culte, qui sont assurées au sein de ces trois familles. Et en périphérie rurale, à côté des premières terres de fondation où s’était installé Marcos Sanchez Diaz, étaient également installés les Castillo et les Baltazar. En enquêtant auprès de ces deux autres familles (en ville, puisque les terres périphériques sont abandonnées par les Garifunas depuis les années 1980), il a été possible de remonter jusqu’à la fondation de Livingston, au début du XIXe siècle, pour aboutir à la conclusion suivante : les premiers terrains de cette bourgade furent occupés par Marcos Sanchez Diaz, et par les familles Baltazar et Castillo. Don Beto, mon informateur clé, lorsque je lui demandais si en plus de Marcos Sanchez il n’y avait pas eu d’autres fondateurs au XIXe siècle, répondit en effet précisément, que deux autres negros franceses (Haïtiens), étaient à ses côtés : Profelio Baltazar et Maximo Castillo.

Aujourd’hui, les ancêtres continuent à exercer leur contrôle sur les vivants, à travers le culte et la transmission des terres de fondation, toujours détenues par les descendants directs de ces anciens leaders de la communauté. Mais Marcos Sanchez Diaz est-il vraiment… mort ?

En 1861, Marcos Sanchez Diaz régnait encore sur Livingston sous le surnom de « Tata Marco », si l’on se fie au seul récit de voyage le mentionnant, écrit par le Français Alfred de Valois, qui le décrivait ainsi :

« Tata-Marco est très connu dans toute l’Amérique centrale ; nous devons ajouter qu’il y est aussi très-estimé. (…) Il était noir comme l’ébène, et ses cheveux crépus avaient la blancheur jaunâtre de la laine ; ses bras et ses jambes nus étaient fort maigres ; on eût dit que sa chair s’était séchée autour de ses os ; mais, malgré cela, il avait encore la démarche vive et le geste vigoureux. ».

La rencontre avec ce personnage « de légende », âgé de cent trente-deux ans comme il l’aurait déclaré lui-même en 1861 à Alfred de Valois, semble tout droit sortie d’une aventure de Corto Maltese :

« -(...) monsieur, il y a à Lewingston un gouverneur, et je puis vous assurer que ce gouverneur n’est pas la moindre curiosité que renferme le pueblo.

- Eh bien ! Fis-je en riant, conduisez-moi donc chez cette curiosité.

Nous arrivâmes en cinq minutes à la porte d’un petit enclos. Un grand vieillard nègre, vêtu d’un caleçon de bain et d’une chemise flottante, vint nous ouvrir avec empressement.

- Señores, nous dit-il en s’inclinant, haganme el favor de pasar adelante. (Messieurs, faites-moi la grâce d’entrer.
(...)

- Vous êtes le gouverneur de Lewingston ? Lui demandai-je, et cela dans la langue dont-il s’était servi pour nous recevoir (...).

- Si, señor, me répondit-il.

- Et il y a longtemps que vous exercez cet emploi ?

- Cent ans, fit-il en se redressant.
(...)

- Je ne suis pas sûr, señor gobernador, de vous avoir bien compris ; car j’ai cru entendre que vous étiez depuis cent ans le chef de ce village.

- Vous ne vous y êtes point trompé. J’ai effectivement dit à Votre Grâce que j’étais depuis cent ans le gouverneur de Lewingston.

- Quel âge avez-vous donc ?

- Cent trente-deux ans !

A voir ce vieillard souple et vert encore, malgré son grand âge, je me rappelais ces centenaires que j’avais vus dans le Liban, et qui, me racontant les vieilles guerres de leur montagne, commençaient invariablement leur récit par cette phrase qui ne manquait pas d’exciter prodigieusement ma curiosité : « Il y a cent ans, j’étais jeune... » Tata-Marco était un de ces phénomènes des terres privilégiées ; il s’avançait bravement dans son second siècle et sans paraître nullement accablé du poids d’une aussi longue existence (de Valois, 1861 : 166-169).

Combien d’années de plus Marcos Sanchez Diaz a t-il vécu après cette rencontre ? Aujourd’hui, à Livingston, ses descendants affirment ne pas savoir où il est enterré. Ses mémoires, qu’il aurait rédigées de sa main, ont, disent-ils, brûlé lors d’un incendie… A sa mort, un bateau serait venu le chercher, pour emmener son corps, loin, très loin, au-delà des mers…

Bibliographie

- Baron S., Les Juifs, la mémoire et le présent, Paris, La Découverte, 1991.

- Belisario I., « Sketches of Character », Kingston, 1837.

- Candau J., Mémoire et identité, Paris, PUF, 1998.

- Cassidy F., Frank G., « Jamaica Talk », Basingston and london, Macmillan Education, 1961.

- Chesneau J., Habiter le temps, Paris, Bayand, 1996.

- Daaku K., Trade and Politics on the Gold Coast, Oxford, Clarendon, 1970.

- Franco J. L., La conspiracion de Aponte, La Habana, Consejo Nacional de Cultura, Publicaciones del Archivo Nacional, 1963.

- Franco J.L., La batalla por el dominio del Caribe y el Golfo de Mexico, La Habana, Academia de Ciencias, 3 Vol., 1965.

- Labat R. P. J.-B., Voyage aux Iles de l’Amérique (Antilles), 1693 - 1705, Paris, Seghers, 1979.
Long E., A History of Jamaica, London, Printed for the Author, 1774, 2 vols.

- Parra-Perez G., Historia de la primera republica de Venezuela, Biblioteca de la Academia Nacional de la Historia, 1959.

- Penedo I, d’Amico L., « La culture musicale des Garifuna », in Cahiers de musique traditionnelles, N°13, Ateliers d’ethnomusicologie de Genève, 2000.

- Poutignat P., Streiff-Fenart J., Théories de l’ethnicité, Paris, PUF, 1995.

- Rey N., Les ancêtres noirs « révolutionnaires » dans la ville caribéenne d’aujourd’hui : l’exemple de Livingston, Guatemala, thèse de doctorat en sociologie sous la dir. de M. Haubert, Paris 1 Panthéon-Sorbonne, décembre 2001.

- Rey N., Caraïbes noirs & negros franceses : les « oubliés » de l’Histoire. Des guerres coloniales aux indépendances du Nouveau Monde, Paris, Karthala, 2005.

- Rey N., « Les Garifunas : entre « mémoire de la résistance » aux Antilles et transmission des terres en Amérique centrale », in Cahiers d’Etudes Africaines, Vol. 45, n°178, mars 2005.

- Suazo S., Los deportados de San Vicente, Tegucigalpa, Editorial guaymuras, 1997.

- Valois (de) A., Mexique, Havane et Guatemala, Notes de voyage, Paris, Dentu, 1861.

- Wachtel N., La vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole, 1530-1570, Paris, Gallimard, 1971.

- Young W., An account of the Black Charaibs in the island of St. Vincent’s, London, West Indian Studies, n°18, (1795) 1971.

Notes :

Notes

[1Traduit de l’espagnol.

[2Les esclaves se sont métissés avec les Blancs et les Indiens.

[3Ce terme dérive de l’espagnol la boca (« la bouche »), allusion directe à son emplacement géographique à l’embouchure du Rio Dulce.

[4La danse du Yankunú, réalisée les 25 décembre et 1er janvier, dérive après analyse, du garifuna Young giumú (« fin de Young », cf. Suazo, 1997 : 83-84) ; Young était le responsable anglais qui chassa de Saint-Vincent les Caraïbes noirs en 1796. Le Yankunú, en s’intégrant aux fêtes de fin d’année du calendrier chrétien, a ainsi pu perpétuer, de Saint-Vincent à l’Amérique centrale, l’histoire de lutte des Garifunas pour leur survie.

[5Les cabildos sont des institutions hispaniques qui permettaient aux ressortissants d’une même région - comme l’Afrique ici - de s’entraider, d’organiser des fêtes sous l’égide d’un saint patron. De nombreux esclaves ont vu leur liberté rachetée dans le cadre de ces institutions.

[6Cf. Young W., An account of the Black Charaibs in the island of St. Vincent’s, London, West Indian Studies, n°18, (1795) 1971, p 117-118.

[7Archivo Miranda. Neg III. A Turnbull ; a Pitt : 21 de abril de 1801. Les Anglais ne donnèrent pas suite aux mises en garde de Miranda, et le 2 octobre 1801, les gazettes publièrent les préliminaires de la paix d’Amiens signée le 25 mars 1802 entre la France et la Grande-Bretagne (cf. Parra-Perez ,1959 : 188-189)

[8Archivo General de Centro America, . A1.46.4/Exp. 1291/Leg. 104.

[9Boletin del Archivo General del Gobierno. Tomo VII. Año VII. Guatemala, C.A., octubre de 1941. Numero I, Op. Cit. Pag.74

[10Gil Narcisso était issu du contingent de troupes noires - les negros franceses (avec à leur tête Jean François et Biassou) - chassées de Saint-Domingue en 1795 par Toussaint.

[11A.N. de Cuba, Asuntos Politicos, Leg. N° 12, sign. 16.

[12Boletin del Archivo General del Gobierno. Tomo VII. Año VII. Guatemala, C.A., octubre de 1941. Numero I, Op. Cit. Pag.74

[13En 1831, sous la présidence de Morazan, le docteur Mariano Galvez devient chef de l’Etat du Guatemala ; cette même année, avec le décret 226 du 26 novembre, il rassembla toutes les zones de peuplement de la côte sous le district de Livingston (date à laquelle cette bourgade reçut son nom), rattaché au département de Chiquimula. En 1832, le conservateur José Bustillo attaqua le gouvernement libéral de Morazan mais fut mis en déroute par ce dernier durant les batailles de Trujillo, Tercales et La Ofrecedora. Il su s’allier à des Caraïbes noirs du Nord du Honduras, à des Noirs mulâtres et à des zambos du Belize d’où, après s’y être réfugié, il tenta d’acquérir des armes et de reprendre l’offensive pour s’emparer d’Izabal (cf.Archivo General de Centro America (AGCA) B119.2/Exp. 57787/Leg. 2530).

[14Baron S., Les Juifs, la mémoire et le présent, Paris, La Découverte, 1991, p. 461.

[15Poutignat P., Streiff-Fenart J., Théories de l’ethnicité, Paris, PUF, 1995, p. 181.

[16Wachtel N., La vision des vaincus. Les Indiens du Pérou devant la Conquête espagnole, 1530-1570, Paris, Gallimard, 1971.

[17Chesneau J., Habiter le temps, Paris, Bayand, 1996, p. 104.

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