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23 avril 2010

Amérique Latine
Des armes et des lettres

par Jorge Majfud *

 

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Peut-être l’Amérique Latine est-elle la région du monde où s’est formée de façon plus récurrente la double condition d’hommes d’armes et de lettres, le cliché de l’Espagne de Cervantes.

Même le mythique cacique rebelle, Tupac Amaru II, décapité après que son écartèlement par quatre chevaux ait échoué, était un indien doté d’une double éducation. Il parlait l’espagnol, avait lu l’Inca Garcilaso du Vega et partageait ses lectures avec ses adeptes rebelles (Fox, 16), ce qui rappelle Ernesto « Che » Guevara lisant Neruda, écrivant des journaux, des essais et de la poésie ou apprenant le français à ses très mal armés guérilleros. Plusieurs intellectuels ici reconnus ont dérivé de littérature au militantisme, de Sandino à Rodolfo Walsh, en passant par Ernesto Guevara, Francisco Urondo et Roque Dalton. Dalton avoue avoir dérivé au militantisme depuis la poésie. Guevara, le médecin, tenait l’écriture comme une profession sacrée et il le reconnaît, par exemple, dans une lettre envoyée à Ernesto Sábato après le triomphe de la Révolution cubaine. Son père, Ernesto Guevara Lynch, a reconnu qu’Ernesto a lu dès enfant Le Quijote mais « les poèmes de Neruda lui ont causé une admiration spéciale ». Cette référence hispanique au Quijote se répète souvent. Dans son premier voyage, Granados et Guevara sur sa moto reproduisent l’image errante du Quijote et de Sancho Panza. De nombreuses années plus tard, quand il part pour sa dernière aventure révolutionnaire, il écrit à ses parents en reconnaissant que « encore une fois je sens sous mes talons les maigres cotes de Rossinante, je reprends le chemin avec mon bouclier de cuir ovale au bras ». (recueil de lettres, 29). Mais ce parallèle valable doit être compris par une culture dominante qui retient l’image de l’Hidalgo de la Mancha avant l’image presque inexistante et vague du Serpent à plumes. Bien que don Quijote soit un justicier solitaire, c’est l’antihéros, ridicule que ne voient pas les lecteurs convaincus par la valeur de ses exploits, au-delà de l’aventure littéraire, mais tout le contraire : c’est l’exemple du ridicule, non de l’homme - dieu arrivant sur une terre pour imposer l’ordre juste qui rend l’harmonie au Cosmos. Le même voyage que Guevara et Granados font, Concolorcorvo et don Alonso l’ont fait deux siècles avant, autre image du héros quijotesque.
Ce n’est pas tant le Neruda des 20 Poèmes de l’Amour, mais le Neruda vibrant et audacieux du « Canto General y las Residencias » (Gonzáles, 70). Le même Guevara fut l’auteur de quelques poèmes qu’il a faits connaître. Dans ses discours publics, comme celui qu’il a donné à l’ONU, on peut apprécier le rythme poétique de Neruda et on sait qu’au milieu de ses campagnes de guérillero il emmenait des livres du Chilien. Ceux qui n’ont pas fait ce pas radical d’engagement, l’ont substitué par le militantisme politique, comme Mario Benedetti ou ont chanté cette dualité commune : « à la lumière d’une flambée Sandino en lisant Quijote » (Cardenal, chant, 47). Cardenal insistera ensuite avec la même idée : « Sandino n’avait pas le visage d’un soldat, / Mais d’un poète devenu en soldat par nécessité » (Cardena, Anthologie, 13). Plus tard, dans « Netzahualcoyotl », le poète catholique chante les dieux américains et révèle cette origine ancestrale, mythe du poète justicier.« Le Roi dit : ‘ et / je suis un chanteur …’ / Le Roi - poète, le Roi - philosophe (avant le Roi - guérillero) / il a changé son nom ‘Lion-Fort‘ pour ‘un Coyote Affamé’ ». […] “il a renversé des tyrans et des juntes militaires” (Anthologie, 180). Plus loin il poétise le pas « d’ un Homme d’Etat - poète, quand il y avait une démocratie à Texcoco », en marchant sous les avocats ; il va avec Moctezuma I et d’autres poètes […]

Oh Moctezuma
seulement dans les peintures de tes livres
la ville de Tenotchitlán durera
le pouvoir dire quelques vrais mots
au milieu des choses qui périssent. (181)
Oh Moctezuma

Cent ans avant Don Quijote, le conquérant et aventureux Hernán Cortés s’enivrait de littérature à l’Université de Salamanque, où il n’a pas été un bon étudiant. Comme le justicier de La Mancha, Cortes a lu des romans de chevalerie et des récits fabuleux de la découverte de l’Amérique. Il ne faisait pas référence à la justice et l’engagement, mais l’aventure et l’ambition. Il a conquis une civilisation infiniment supérieure à ses forces et est devenu l’un des best-sellers littéraires de l’Europe de son époque.

Cette condition ancienne de l’homme « des armes et de lettres » qui se reproduit en Amérique Latine, dans presque tous les cas les lettres précèdent les armes ou l’engagement. Mais l’écrivain engagé contemporain est certainement marqué par l’humanisme prométhéen — liberté, égalité, progression — et le paradigme préhispanique : sacrifice et re-création de l’humanité.

Jorge Majfud, Jacksonville University

Traduction de l’espagnol pour El Correo de : Estelle et Carlos Debiasi.

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