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1er août 2012

Alexander Cockburn. Un homme de caractère

par Serge Halimi *

 

Au moment où la chape de plomb reaganienne s’abattait sur les Etats-Unis, trois plumes radicales et talentueuses ferraillaient presque chaque semaine, dans l’hebdomadaire The Nation, contre la droite libérale et ses politiques impériales : Andrew Kopkind, Christopher Hitchens et Alexander Cockburn. Ultime rescapé de cette bande informelle, Cockburn est mort le 21 juillet dernier.

Collaborateur du Monde diplomatique, il a apporté à ce journal ce qui le caractérisait en particulier : le désir d’affronter les sujets les plus difficiles, au risque de contrarier les convictions ou le confort d’une partie de ses lecteurs. Ainsi, plutôt que d’ignorer les théories qui assimilaient les attentats du 11-Septembre à un complot intérieur fomenté par la Maison Blanche, il les a combattues de front. Car elles témoignaient à ses yeux d’une disposition à apprécier les événements à travers le seul prisme des conspirations, ce qui détournait l’attention collective des manigances bien réelles — et moins liées à un coupable particulier— du système de domination américain. « L’extinction d’une gauche capable de formuler des critiques dignes de ce nom, écrivit-il dans nos colonnes, explique les réactions exagérément personnalisées à l’encontre des politiques menées par le président George W. Bush, lesquelles ont contribué à l’illusion que les démocrates représentaient une réelle solution de rechange, que n’importe lequel d’entre eux ferait l’affaire en 2008 [1]. »

Le souci de ne jamais servir de roue de secours intellectuelle à un Parti démocrate qu’il exécrait a également conduit Cockburn, adversaire intraitable du « vote utile », à prendre des positions qui tranchaient avec le consensus progressiste. Dans les colonnes de son journal Counterpunch, il a ainsi nié le rôle de l’activité humaine dans le réchauffement climatique et défendu la vente libre des armes à feu.

Au-delà d’un talent et d’un humour ravageurs, sa vie aura porté la marque du courage intellectuel. Cockburn fut un des premiers à mettre en accusation l’influence du lobby pro-israélien sur la politique et sur la presse américaines. A l’époque, cela lui valut d’être aussitôt traité d’antisémite…

Il a également déploré que le rôle croissant des fondations philanthropiques dans le financement des causes progressistes ait institutionnalisé, embourgeoisé et édulcoré nombre de combats d’avant-garde. Leur dimension sociale, anticapitaliste, n’en est pas sortie indemne. L’université US non plus, qui sait offrir des emplois confortables aux révolutionnaires en chaire dès lors qu’ils manifestent un souci plus vif de leur carrière que du combat contre les dominations. Cockburn ne se berçait d’ailleurs pas trop d’illusions sur la portée de l’engagement intellectuel. A ses yeux, seules les pensées critiques liées au mouvement des forces sociales peuvent produire des effets sur le monde. Dans son dernier texte publié par The Nation, il concluait donc, à propos de la crise financière : « Je pense que le système s’effondrera, mais pas du fait de notre action. »

En somme, Alexander Cockburn fut un homme intègre, intransigeant, parfois imprévisible, plein de caractère. Ses écrits ont aidé des milliers de militants américains à tenir le cap quand, autour d’eux, tout les incitait à rentrer dans le rang.

La valise diplomatique. Août 2012.

Notes

[1Alexander Cockburn, « La gauche américaine a oublié ses victoires », Le Monde diplomatique, février 2010.

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